Les yeux bandés…

Commençons par les chiffres et ma constante préoccupation concernant leur signification. Le récent abandon des tests sur les personnes potentiellement contaminées et asymptomatiques va avoir pour effet de diminuer considérablement le nombre de tests, donc attendez-vous à ce que le nombre absolu de nouveaux positifs décroisse. Il faudra être très attentif lors de l’interprétation de ce recul, qu’on pourrait logiquement à attribuer aux dernières mesures en vigueur… Cette suppression de tests va également entraîner un ciblage plus affûté des personnes testées: les symptomatiques, ce qui devrait faire fortement augmenter le taux de positivité comme en mars-avril lorsqu’on ne pouvait tester que les symptomatiques. Autant le savoir, avant d’en tirer des conclusions fausses dans quelques semaines.

Un refus incompréhensible. ➖ Le ministre Belge de la Santé refuse d’envisager les test «PCR salivaires», une technique de prélèvement qui est évoquée régulièrement dans divers pays. La raison en est que la technique serait différente de celle du test PCR naso-pharyngé et qu’il sera difficile d’assurer une continuité des statistiques, une affirmation qui a fait bondir les spécialistes. La première chose qu’on puisse en dire, car c’est élémentaire et tout le monde peut comprendre, est que ce sera plus difficile encore d’assurer cette continuité sans données du tout.

Un test vraiment différent ? ➖ Le test PCR salivaire (PCR-S) est identique au test PCR naso-pharyngié (PCR-NP), seul le prélèvement est différent: un dépôt de salive dans un tube au lieu d’un frottis rétro-nasal. Voici déjà une précision qui a toute son importance. C’est pourquoi il serait préférable, pour la dénomination de ces tests jumeaux, qu’on utilise une nomenclature simple comme celle que je suggère ici et qui les différencie tout en indiquant bien qu’il s’agit pratiquement de la même chose: PCR-S et PCR-NP. Si le « test antigénique » également appelé « test Antigène », qui n’a rien à voir avec la PCR (il recherche directement la présence du virus au moyen d’anticorps anti-viraux spécifiques du SARS-CoV-2), est beaucoup moins sensible que la PCR-NP, ce n’est pas le cas pour la PCR-S. Cette dernière est parfois (pas toujours) décrite comme légèrement moins sensible, toutefois ce n’est pas à cause de la technique d’amplification, puisque c’est exactement la même, mais parce que, lorsqu’on est contaminé, la salive contiendrait un peu moins de virus ou de composants viraux que le naso-pharynx, une observation qui ne fait pas l’unanimité. Même si c’est effectivement le cas, ce n’est pas nécessairement un inconvénient (la PCR-NP détecte du virus ancien et inactif) et cela pourrait y contraire rendre le diagnostic plus indicatif de la contagiosité potentielle du patient.

Une initiative trop wallonne ? ➖ Malgré les difficultés d’approvisionnement en réactifs indispensables, l’Université de Liège a développé une technologie de prélèvement originale, sécurisée et simple permettant l’auto-prélèvement rapide. Elle assure également tout le protocole qui s’ensuit et a généralisé cette approche pour le testing de ses étudiants et de son personnel. Les résultats sont très concluants et rapportent un taux de positivité compatible avec les observations générales.

Une expérience internationale qui s’accumule. ➖ La PCR salivaire fait son chemin dans le monde, en particulier aux USA, comme, par exemple, à l’Universite de Yale, où on vante tous les avantages de la technique, y compris le caractère informatif des résultats. Plusieurs états américains ont ainsi fait basculer leur politique de testing vers la PCR-S. Une publication du 22 septembre 2020 en libre accès dans le New England Journal of Medicine constate qu’il n’y a guère d’écart de sensibilité entre la PCR-S et la PCR-NP. On y lit : «saliva analysis is not dramatically less sensitive than NP swab analysis and might even yield somewhat less variable results». En français : «L’analyse de la salive n’est pas beaucoup moins sensible que l’analyse des écouvillons de NP et pourrait même donner des résultats un peu moins variables». Deuxième indication en faveur de la PCR-S. Intéressant ! En France, la PCR-S est validée par la Haute Autorité de Santé pour les symptomatiques et utilisée depuis le 18 septembre. Son efficacité a été confirmée par le CNRS le 5 octobre. En Suisse, une étude a démontré une meilleure détection du SRAS-CoV-2 dans les échantillons de salive que dans l’échantillon sur écouvillon nasopharyngé. « En outre, un pourcentage plus élevé d’échantillons de salive sont restés positifs au cours du temps en comparaison avec les échantillons sur écouvillon nasopharyngé. Ces résultats suggèrent que les échantillons de salive ont une sensibilité au moins similaire à celle des échantillons sur écouvillon nasopharyngé dans la détection du SRAS-CoV-2. L’analyse des variations de la concentration d’ARN au cours de l’évolution clinique a mis en évidence des fluctuations moins importantes dans la salive que dans les prélèvements nasopharyngés ».

Et même belge ! ➖ Le 17 août, dans le Brussels Times, les virologues belges H. Goossens, S. Van Gucht et M. Van Ranst recommandaient la PCR-S pour la détection de l’infection par le SARS-CoV-2 dans les écoles pour identifier les élèves super-contaminateurs. Dès le 19 août, l’adoption des PCR-S validées était recommandée par Sciensano afin de dépister les asymptomatiques à risque de contamination, concluant : «L’analyse de la salive pourrait être utilisée pour le dépistage de grands groupes de populations asymptomatiques, afin d’identifier les individus hautement infectieux». Sciensano confirmait le 12 octobre : «Le prélèvement de salive est susceptible d’avoir une valeur pour identifier les individus asymptomatiques ayant une charge virale moyenne à élevée dans le cadre de campagnes de dépistage systématique». L’utilisation de la PCR-S validée était, ce même 12 octobre, annoncée pour la fin de la semaine. Puis refusée par le ministre.

Des avantages incontestables. ➖ Certes, comme la PCR-NP universellement utilisée, la PCR-S est un « test PCR ». Cela suppose, un équipement coûteux, des réactifs difficilement disponibles, un savoir faire pointu et donc un personnel compétent. Passer d’un test à l’autre ne change rien à la charge de travail en aval du prélèvement. Les laboratoires ont besoin d’une aide conséquente et le remboursement du test serait un incitant pour les personnes à tester et pour les laboratoires agréés. C’est évidemment pourquoi l’approbation ministérielle est nécessaire. Parler de coûts excessifs dans la situation actuelle ne serait pas acceptable. Par contre, la PCR-S change beaucoup de choses au niveau du prélèvement : il s’agit non pas d’un auto-test, mais d’un auto-prélèvement, ce qui signifie que la personne à tester effectue un simple prélèvement de salive et, en refermant le tube, scelle l’échantillon de façon sécurisée et libère, dans le tube, un premier réactif qui stabilise l’échantillon. Celui-ci peut alors être déposé au laboratoire d’analyse. Plus besoin d’un personnel spécialisé avec équipement de protection prenant des risques et procédant à un prélèvement nasal délicat, parfois douloureux et toujours désagréable, ce qui augmente la compliance. Plus de files d’attente interminables pour se faire prélever et le personnel soignant ou technique peut être affecté à d’autres tâches.

Il existe aujourd’hui suffisamment d’indications de l’utilité de la PCR-S pour l’utiliser systématiquement et régulièrement dans les maisons de repos, dans les écoles et universités ainsi que pour les asymptomatiques susceptibles de contamination suite à un tracing ou revenant de voyage en ‘zone rouge’. Rejeter cette possibilité, c’est s’amputer d’un moyen de savoir, même s’il n’est pas infaillible (aucun test ne l’est, évidemment). Dire que c’est en rupture avec ce qu’on faisait jusqu’ici et que cela créera une discontinuité dans le suivi épidémiologique est vrai mais c’est une préoccupation négligeable par rapport à l’ampleur de la crise hospitalière actuelle. Et de surcroît, remplacer un test par un autre, plus facilement réalisable, vaut beaucoup mieux que de le remplacer par un bandeau qu’on se met sur les yeux.

On n’a vraiment pas tous les curseurs…

Il est tout-à-fait étonnant d’observer que lorsqu’on demande à pouvoir disposer de données réelles, d’une part, c’est toujours un combat et d’autre part, on se retrouve accusé de les vouloir pour défendre une thèse subversive… On peut aussi vouloir des données (publiques par nature, dans un système démocratique) parce qu’elles sont nécessaires pour un raisonnement qui n’est pas l’apanage d’un service public particulier, quelle que soit sa qualité.

La tradition virologique : deux piliers fondamentaux

Depuis de nombreuses décennies, lors de toutes les épidémies, les professionnels qui se penchent sur leur évolution et sur leur résolution tiennent à l’œil deux données primordiales : 1) le dépistage du virus et 2) la détection de la réponse immunitaire. Il existe une diversité de tests de laboratoire permettant de suivre ces paramètres. Actuellement, les plus utilisés sont, pour le dépistage du virus, le test « PCR » (polymerase chain reaction) qui détecte le génome viral (ARN), et pour l’immunité, le test « ELISA » qui détecte les anticorps circulants du sang, appelés immunoglobulines M et G (IgM et IgG).

Pour être complet, du côté du dépistage du virus, ajoutons les tests « Antigène » qui détectent le virus par son enveloppe externe et sont beaucoup moins sensibles que la PCR. Et, du côté de la réponse immunitaire, les tests sérologiques rapides parfois appelés autotests sérologiques (ceux pour lesquels on prélève une goutte de sang au bout du doigt) qui détectent les IgM et les IgG spécifiques du virus et peuvent même faire la distinction entre M et G.

Il faut aussi savoir que, contre les virus respiratoires, la première défense de notre organisme est assurée par une immunité appelée « immunité mucosale », qui consiste en une classe particulière d’anticorps, les immunoglobulines A (IgA), qu’on trouve dans les sécrétions des muqueuses comme les parois respiratoire ou buccale. Les IgA reconnaissant spécifiquement un virus sont plus difficiles à mettre en évidence et à mesurer, mais c’est réalisable. En fait, elles constituent le meilleur indicateur de protection (à la porte d’entrée). Les détecter et les doser serait d’une formidable utilité.

On doit aussi ajouter qu’il existe des méthodes complémentaires (assez lourdes, techniquement) qui permettent de mesurer la réponse immunitaire cellulaire (opérée par des globules blancs, pour faire simple, et non par des anticorps), la plus importante réponse aux infections virales, en réalité).

Le diagnostic virologique repose donc essentiellement sur deux piliers fondamentaux : la recherche du virus chez le patient et le statut immunitaire de ce patient.

Dans ce graphique (par L. Desrayaud dans Science et Vie, d’après un article du JAMA), on voit bien qu’après une exposition au virus, donc une contamination, on est contagieux pendant deux semaines environ (ce qui rend un peu étrange la quarantaine de 7 jours…). Pendant ce temps, notre organisme réagit et développe des anticorps spécifiques du virus qui ne seront détectables qu’environ apres la fin de la période contagieuse. Entre-temps, la PCR détecte le virus mais elle le fait aussi bien après qu’on ait cessé d’être contagieux. À ce moment, la séropositivité, même en présence d’une PCR positive indique que la personne n’est très probablement et en première approximation (je reste prudent) plus contagieuse.

Pourquoi le pilier immunologique manque-t’il dans les informations que l’on nous donne ?

Il est donc difficile de comprendre aujourd’hui pourquoi on semble baser toute la politique sanitaire, qui bouleverse toute la vie économique, culturelle, scolaire et psycho-sociale du pays, sur la détection du virus et pourquoi on omet, dans la plupart des cas, la mesure de l’immunité, alors que les tests pratiques existent, sont largement disponibles, de conception et fabrication belge et vendus largement à l’étranger où leur intérêt est reconnu.

Pourtant, les informations qu’ils donnent sont réellement utiles. En effet, pour la plupart des virus – à l’exception notable du VIH responsable du SIDA – la séropositivité vis-à-vis d’un virus est une indication du fait qu’on est immunisé, donc protégé contre ce virus et qu’en outre on ne le propage plus. Aujourd’hui, mi-octobre 2020, personne ne peut affirmer que ce soit le cas également pour le SARS-CoV-2, malheureusement. Si on en était certain, cela changerait considérablement la donne.

Actuellement, l’équation de base, et la seule, est:

PCR positif = en quarantaine

et son corollaire :

PCR négatif = pas encore – ou actuellement plus – contaminant.

Ce qui laisse planer un doute permanent car après un prélèvement qui donne un test PCR négatif, on peut être contaminé et devenir positif. On peut même l’être devenu entre le moment du prélèvement et la réception de l’information diagnostique !

Si le SARS-CoV-2 se comporte comme l’immense majorité des virus, l’équation peut être davantage modulée, sous forme d’une matrice simple :

Cette nouvelle information sur l’état immunitaire de la personne testée fait apparaître de nouvelles possibilités : d’une part celle d’être très probablement protégé car immunisé, d’autre part celle d’être très probablement protégé et probablement non contaminant. Ça ne manque vraiment pas d’intérêt dans une période où tout le monde se rend bien compte qu’on met trop en quarantaine.

On constatera ma prudence dans le «probablement» car en effet, nous n’avons pas d’indication scientifique absolument démontrée que l’immunité au SARS-CoV-2 est la même que pour les autres virus, dont ses plus proches cousins respiratoires. Pour éliminer ce doute, il manque encore une démonstration claire. En attendant, peut-on ou non prendre le risque d’une approximation et considérer que les séropositifs ne sont plus contaminants ?

C’est, je crois, dans cette incertitude que réside la frilosité des pouvoirs publics par rapport à l’utilisation de cette matrice simple, et donc la crainte de valider l’utilisation des tests sérologiques pour déterminer si une personne qui est PCR positive est réellement contaminante et doit être mise en quarantaine. Et pourtant, des approximations risquées, on en fait tout le temps, en postulant par exemple que quelqu’un qui est PCR-négatif selon un test réalisé sur un échantillon de la semaine précédente n’est pas contaminant et peut ne pas être mis en quarantaine. On le fait tous les jours. C’est une approximation. Ou en postulant que quelqu’un qui est PCR-positif est contaminant et doit être mis en quarantaine. On le fait tous les jours. C’est aussi une approximation. Et ces approximations sont lourdes de conséquences… outre leur impact sur les individus , elles déterminent, je le rappelle, les mesures qui ont un impact direct sur la vie de la société tout entière via les codes couleurs ou chiffrés : les fermetures, les couvre-feux, les interdictions diverses, etc.

On peut également attribuer cette frilosité au fait que les tests rapides sont, si on le souhaite, des autotests et que la méfiance des décideurs vis-à-vis de tels tests repose sur leur total manque de confiance en l’aptitude de M. et Mme Toutlemonde à réaliser correctement un test, voire leur suspicion de la falsification du résultat (quoique cela, ça demande, au contraire, de solides connaissances dans le domaine !). Évidemment, cet argument est aussi détestable que celui qui prévalait lors de la pénurie de masques au printemps dernier, prétendant qu’il valait mieux ne pas porter de masque, «les gens» allant nécessairement mal le porter et se croire invincibles ! Ce mépris de la population, souvent denoncé comme une infantilisation et qui a également conduit à la fermeture des restaurants à partir du 18 octobre 2020, est devenu vraiment insupportable.

Quoi qu’il en soit, l’information sur la séropositivité est essentielle, non seulement au niveau individuel pour ne pas mettre inutilement en quarantaine mais également au niveau épidémiologique. Dans le même esprit que celui qui me fait réclamer depuis des mois une étude scientifique sérieuse sur la prévalence du virus dans la population (échantillonnage significatif, randomisé et représentatif, on se lasse de le dire…), il devient impératif de connaître l’état immunitaire de la population avec une enquête équivalente.

Ça va coûter cher ? Si c’est ça la question, demandons-nous quand même s’il ne vaut pas mieux investir les deniers publics dans un système de soins performant et suffisant pour pallier toutes les crises sanitaires, permettant d’accueillir tous les malades et de leur prodiguer les meilleurs soins et avec un système de vigilance permettant de tester tout ce qui est mesurable sans faire de chichis dilatoires, sans méfiance mal placée, sans mépris du public, plutôt que de désigner des boucs émissaires que l’on va indemniser (chichement) , ce qui va quand même coûter une fortune inimaginable, en attendant qu’une solution inconnue survienne…


Note ajoutée le 18/10: On me signale une étude de la prévalence sérologique belge qui la situe aux environs de 3%, un taux très faible par rapport à une éventuelle immunité collective. Elle a cependant été réalisée entre le 30 mars et le 5 juillet et devrait être répétée régulièrement pour juger de l’évolution avec le temps, surtout avec la remontée des contaminations.

Réflexions d’un « marchand de déni »

Mon étiquetage récent ainsi que celui de plusieurs de mes collègues dans un édito à la RTBF comme responsables de l’augmentation des hospitalisations à Bruxelles et, dans une mesure un peu moindre, dans l’ensemble du pays (mais plus en Wallonie qu’en Flandre) m’a amené à réfléchir sur la perception changeante, en fonction des circonstances, d’un discours pourtant invariable. Je vais donc tenter de résumer et de remettre les points sur les i.

1. Du coronascepticisme. Comme virologue, j’ai intégré un certain nombre de choses: le virus existe, personne ne l’a fabriqué dans un but obscur et maléfique. C’est un coronavirus comme on en a connu beaucoup, toutefois pas vraiment comme les autres : le plus souvent bénin, il peut s’avérer extrêmement sévère chez certaines personnes aujourd’hui bien identifiées (malheureusement pas à 100%, ce qui conditionne toutes les difficultés que l’on connaît). Il peut en outre laisser des séquelles pénibles chez des symptomatiques que l’on croyait guéris. Certains m’accusent d’être ‘coronasceptique’ lorsque je tente de relativiser le danger. C’est faux. Je crois à l’existence du virus et à ses effets délétères, je garde simplement un sens des proportions qui me fait paraître insensible à la mort des gens. La mort n’est cependant pas le monopole soudain d’un virus qui dévaste l’humanité comme jamais aucun agent infectieux ne l’aurait fait. C’est le rôle du virologue de remettre les événements, chiffres et constatations en perspective et donc de relativiser.

2. De la simple petite grippe. J’ai été, à plusieurs reprises, accusé de comparer la COVID-19 à une simple grippe. C’est faux. Je ne l’ai jamais ni dit, ni même pensé. Les comparaisons avec les grippes saisonnières que j’ai parfois exposées visaient à mettre en évidence l’énorme différence de perception que le public, maintenu en haleine par la presse comme jamais dans l’Histoire, a pu se forger à propos d’une pandémie en réalité équivalente en nombre de morts aux pandémies de grippe de 1957-58 et 1968-69 (qui n’étaient pas des « petites grippes » !) et je me suis interrogé sur les raisons de ce changement radical d’attitude, avec les conséquences politiques sans précédent qui s’en sont suivies. Je me suis également interrogé quant au mécanisme mental qui distingue, dans l’esprit des gens, la sur-mortalité de 2020 avec celles, un peu plus faibles il est vrai, des épidémies de grippe saisonnière de 2017 ou de 2018. Ou même avec le passage quasi inaperçu de la sur-mortalité d’août 2020, due à la canicule. J’en ai conclu (mais je peux me tromper) que cette perception relative provient du caractère violent de la mort associée à la Covid-19 et de la nécessité pour ces patients de recevoir des soins hospitaliers.

3. Du confinement. Je suis convaincu que, vu notre pathétique niveau d’impréparation de l’époque (malgré les appels répétés à la vigilance par les virologues et les épidémiologistes), le confinement instauré en mars 2020 était devenu indispensable pour donner un coup de frein radical au débordement de la capacité des hôpitaux. D’aucuns pensent qu’on aurait pu éviter cela mais je n’en fais pas partie. J’ai toujours dit que le confinement général allait ralentir, voire arrêter la progression de l’infection. J’ai toutefois également insisté sur le fait que le confinement reste un phénomène artificiel qui ne peut résoudre le problème à long terme. J’ai aussi affirmé que l’épidémie n’est pas telle qu’un ouragan dont on peut s’abriter et puis sortir lorsqu’il est passé. J’ai aussi abondamment prétendu que le déconfinement serait beaucoup plus difficile à gérer et plus long que le confinement. Certains prétendent aujourd’hui que j’étais opposé au confinement général en mars. C’est faux. J’ai regretté qu’on doive en arriver là, pour diverses raisons, mais en mars, on ne pouvait plus rien faire d’autre.

4. De l’attente d’une solution. J’ai marqué mon désaccord complet avec l’idée de certains experts de maintenir des mesures contraignantes dures jusqu’à résolution complète de l’épidémie. L’impact colossal de telles mesures sur un grand nombre de professions ainsi que sur la scolarité des enfants, des adolescents et des jeunes adultes, est disproportionné par rapport au risque encouru par un peu moins de 0,2 % de la population (en date du 12 octobre 2020, 21.500 personnes ont été hospitalisées pour COVID-19 en Belgique depuis le mois de février). Je sais qu’en disant cela, je peux paraître cynique : «entraver 99,8 % de la population pour en protéger 0,2 %» : dit comme cela, dans toute sa froideur scientifique, ça soulève des tollés, même si c’est une vision objective des choses. L’émotion, c’est autre chose. On me reproche de vouloir sacrifier les personnes âgées (dont je fais partie !) et les personnes fragiles en faveur du confort et du bien-être de toutes les autres. C’est faux. La question ne peut pas être examinée de cette manière.

5. Du taux de positivité. Tout pilotage nécessite un tableau de bord dont les cadrants indiquent l’état de divers critères jugés importants. Celui qui a été choisi par les autorités belges et leurs conseillers scientifiques, mais également par de nombreux autres pays, est un nombre absolu de «cas», c’est-à-dire de personnes contaminées et détectées par la technique de PCR, par 100.000 habitants. C’est aussi une référence internationale, celle qui précipite si vite dans le rouge les différents pays et régions. Pourtant, n’importe qui peut comprendre que plus on effectue de tests, plus on a de chances de trouver des positifs. C’est ainsi que le Grand Duché de Luxembourg, qui a d’emblée testé tout le monde, est devenu la première zone rouge… Afin de se faire une idée plus correcte, et même si le nombre absolu est intéressant à connaître, j’ai réclamé de pouvoir disposer du nombre total de tests effectués, ce qui permet de calculer un taux de positivité. C’est tellement élémentaire que ce fut facile de mobiliser une demande publique pour cette information indispensable. Depuis que, par presse interposée, j’ai obtenu gain de cause (le 7 août) et que le taux de positivité fait partie de l’information quotidienne, certains pensent que je ne jure que par lui. C’est faux. Il est certes indispensable de le connaitre (et pas seulement le nombre de ‘cas’) mais cela n’en fait pas un indicateur majeur dont j’aurais l’obsession. La proportion d’asymptomatiques est telle que ce qui aide vraiment au pilotage, c’est a) le nombre d’hospitalisations, b) le nombre d’admissions aux soins intensifs et c) le nombre de décès, ainsi que les rapports relatifs de ces différentes valeurs. Aujourd’hui, (a) et (b) augmentent, (c) beaucoup moins. On peut en inférer des conclusions intéressantes et sans aucun doute augmenter la vigilance.

6. Des dégâts collatéraux. Quand je parle de «laisser courir le virus», beaucoup de gens comprennent «laisser chacun faire ce qu’il veut comme il veut». L’inquiétude que je ressens pour les professions que le confinement (ou le semi-confinement ou seulement la fermeture partielle) affecte sévèrement et pour la scolarité en général, a été réduite par certains à une sorte de combat irresponsable en faveur de la liberté totale du divertissement et des loisirs. C’est faux et c’est injuste. Je continue à penser que la reprise des activités de chacun est une priorité et je ne parle pas le moins du monde d’adopter des comportements délibérément propagateurs, quand je dis cela. Je parle des activités qui constituent la vie normale de la société et qui assurent un revenu à tout le monde. Je parle aussi des relations sociales indispensables à la grande majorité d’entre nous, qui n’est pas délibérément transgressive et qui peut élargir une bulle sans devenir un foyer de propagation. Un relâchement salutaire qui exigerait une hyper-protection des personnes à risque coûterait cher, me dit-on. Je prétends qu’il coûterait, quoi qu’il arrive, infiniment moins cher que le prix des dégâts collatéraux des mesures anti-Covid.

7. De la deuxième vague. Certains prétendent aujourd’hui que je suis dans le déni de la reprise des infections. C’est faux. Je n’ai jamais un seul instant ni dit ni même pensé qu’il n’y aurait certainement pas de deuxième vague. J’ai seulement dit en août que, contrairement à ce que certains affirmaient, on ne la voyait pas se dessiner et que, vu le caractère nouveau de ce virus et personne ne disposant d’une boule de cristal pour prédire l’avenir, toute affirmation sur ce qui allait se passer était une affaire de gestion de risque et non plus de gestion de crise et devait être traitée comme telle. J’ai affirmé depuis le début qu’un confinement (que je trouvais malheureusement bien nécessaire) allait aplatir la courbe mais allonger les délais et que, quand les hôpitaux seraient mieux équipés pour affronter l’infection et que des progrès thérapeutiques pourraient avoir été développés, il faudrait déconfiner et laisser courir le virus de manière prudente et contrôlée tout en prenant des mesures exceptionnelles de protection pour les personnes identifiées comme ‘à risque’. En d’autres termes, il s’agit «apprendre à vivre avec le virus» (une expression passée dans le langage courant, et même utilisée par la Première Ministre d’alors) comme on l’a fait de tout temps et avec toutes les épidémies. Cette stratégie, qui permet de ne pas paralyser trop longtemps les activités dont beaucoup de gens vivent, au point d’en sacrifier certaines définitivement, a un prix : la protection accrue des personnes à risque. De là à en faire un dilemme éthique, il n’y a qu’un pas que d’aucuns franchissent allègrement. Et pourtant, si elle avait été appliquée plus tôt, la montée du nombre de contaminations (improprement appelées «cas» et pas seulement qu’en Belgique !) aurait commencé plus tôt – dès qu’on eût été prêt, plutôt qu’à l’entrée de la saison favorable aux infections respiratoires – et un plus grand nombre de gens seraient actuellement immunisés.

8. Du vaccin. On m’a accusé d’anti-vaccinisme primaire lorsque j’ai, à plusieurs reprises, émis des doutes sur l’innocuité et/ou l’efficacité d’un vaccin anti-SARS-CoV-2. C’est faux. Je suis effectivement dubitatif mais cela n’a rien à voir avec une attitude anti-vaccinale en général. Je peine simplement à imaginer comment, dans un délai compatible avec une application réaliste – pendant le temps de la restriction sévère des activités de la société tout entière – on pourrait disposer d’un vaccin éprouvé, sans danger et protecteur. L’expérience du SIDA, un autre virus, très différent, certes, mais interférant également avec le système immunitaire, est qu’après quarante ans d’efforts incessants, on n’a toujours pas de vaccin. J’espère de tout cœur qu’il n’en sera pas de même avec le SARS-CoV-2 et que tout ira plus vite mais je me permets de trouver irresponsable toute politique basée sur un confinement conditionné par la disponibilité d’un vaccin. Cela pourrait prendre de nombreux mois, sinon des années, et je n’ose imaginer les dégâts… Je passe rapidement sur un autre doute qui me préoccupe: comme le virus ne tue pas directement les patients qui en sont atteints mais provoque chez certaines de ses victimes une réponse immunitaire anormale et mortelle, il est a priori possible que le vaccin le fasse également, ce qui le rendrait impropre pour la population la plus à risque. Et cette éventualité est très délicate à tester… Restons optimistes mais ne nous faisons pas trop d’illusions non plus.

9. D’une vision qui se veut objective et de bon sens. Chacune de mes mises en évidence des aberrations, des imprécisions, des contradictions ou des utopies dans les mesures sanitaires qui nous sont imposées depuis le mois de mars, a été transformée par certains en un effort de ma part pour décrédibiliser les autorités, sur base de je ne sais quel agenda caché. C’est archi-faux. Je n’ai ni agenda, ni projet personnel, ni ambition quelle qu’elle soit. Seulement une grande empathie, non seulement pour les victimes de la Covid-19 mais aussi pour les très nombreuses victimes collatérales des mesures déployées pour la combattre. Certains ont vu, dans mes demandes répétées pour plus de clarté dans le choix des données et dans leur interprétation à destination du public, une volonté de démontrer une thèse qui serait que le virus n’est pas dangereux ou qu’il a disparu. Encore une fois, c’est faux. Je ne voulais prouver aucun préjugé, je voulais au contraire qu’on ne manipule pas les chiffres pour faire adhérer le public à une psychose généralisée plus massivement délétère que le virus lui-même.

10. In medio veritas. Si on nous imposait, pour réduire la mortalité sur les routes, de rouler partout à 50 km/h, il se trouverait de nombreuses voix pour critiquer l’aspect disproportionné de la mesure. Les accuserait-on pour autant d’être dans le déni du taux de mortalité dû aux accidents ? d’encourager les excès de vitesse ? de promouvoir l’abandon de toute précaution au volant ? Les rendrait-on responsables des décès survenus à 180 km/h ? Ce serait faux. Nous attribuer la responsabilité des augmentations actuelles équivaut à nous reconnaître une influence que nous n’avons pas. Par ailleurs, je doute que nous exercions cette soi-disant influence dans les pays voisins qui connaissent la même résurgence…

Ce que j’affirme ici pour ce qui me concerne vaut également, je pense, pour mes collègues incriminés. Que cette incompréhension circule parmi les coutumiers du lynchage qui sévissent fréquemment sur les réseaux sociaux ne m’étonne pas le moins du monde. Qu’elle afflige certains médecins qui se sont trouvés sur le front de la première vague, craignant à juste titre d’y être à nouveau confrontés et qui n’ont pas le temps de lire attentivement nos propos, je peux très bien le concevoir. Mais qu’un raisonnement aussi simpliste et mal documenté émane de journalistes du service public qui jouissent, par ailleurs, d’une excellente réputation, c’est évidemment très décevant.

Jusque quand, exactement ?

Il est plus que temps de s’interroger sur l’intérêt (au delà de celui de l’épidémiologie fondamentale, extrêmement intéressante au demeurant) d’utiliser la positivité des tests (de détection de l’ARN viral) comme indicateur des mesures restrictives. Par « sérieusement », je veux dire sans préjugé. C’est un indicateur important de la circulation du virus dans la population mais, on le voit bien dans la réalité des chiffres, pas pour la prise de décisions en matière de mesures contraignantes souvent disproportionnées.

Faute de nous reconfiner tous, ce qui n’aurait aucun sens car ce serait pour attendre quoi ? (à part un terriblement hypothétique vaccin, auquel on ne peut que croire mystiquement ou ne pas croire), le virus ne peut que circuler à nouveau comme on le perçoit actuellement et le nombre de « nouveaux cas » asymptomatiques ne peut qu’augmenter, ce qui va finir par mettre tout le monde en quarantaine… un vrai reconfinement, quoi.

Voici deux exemples clairs montrant que plus on teste (et c’est très bien ainsi), plus on trouve.

Dans le premier graphique datant du 20 mars, on voit déjà nettement la corrélation au niveau international, à quelque exceptions près, entre le nombre de tests et le nombre de positifs.

Dans la seconde série, publiée par Sciensano sur son site ce samedi 19 septembre, on voit nettement la corrélation entre la montée actuelle des « nouveaux cas » (en haut) et l’augmentation des tests (en bas).
[NB: Lors de la “première” vague, la disponibilité et la politique de testing n’étaient pas les mêmes].

Attention à l’échelle des ordonnées, évidemment…

J’ai vraiment du mal à comprendre ceux qui affirment que l’augmentation des « nouveaux cas  » n’a rien à voir avec l’augmentation du nombre de tests effectués et l’hypothèse de la deuxième vague qui aurait lieu actuellement Ces concepts (qui ne sont pas seulement belges) conditionnent toutes les mesures impactant l’emploi, le travail, la scolarité, la culture, la vie sociale, la médecine préventive, le suivi médical, la santé psychologique, …

En outre, il n’est pas sans intérêt de prendre la mesure de ce dont on parle quand on évoque les « cas » positifs. La figure suivante représente, en bleu, le nombre de tests effectués en Belgique et, en rouge, les positifs (graphique @covidata.be sur les données de @sciensano.be). C’est le taux de positivité (3,4% ce 19/09/2020).

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Gérer les risques (dans ce cas-ci, il s’agit de la réapparition des cas symptomatiques) est indispensable mais avec une évaluation objective du danger et de qui en est menacé. Prendre le nombre de « nouveaux cas positifs » comme sonnette d’alarme est se montrer d’une prudence infinie. Observer scrupuleusement l’évolution des cas symptomatiques est beaucoup plus raisonnable, même si on objecte qu’il existe alors un délai de quelques jours entre le signal et l’alerte: la durée de l’incubation.

Par symptomatique, on entend toute personne, quel que soit son âge, qui manifeste des signes attribuables au SARS-CoV-2, hospitalisé ou non.

Évidemment, ceci requiert que la symptomatologie soit confirmée par des tests de détection du virus (PCR sur échantillon salivaire doit suffire) et par des tests sérologiques répétés. Ces confirmations sont nécessaires car d’autres affections respiratoires sont attendues avec l’automne.

Communication ou Excommunication ?

Le buzz médiatique y est allé bon train le 31 août dernier lorsque les Grandes Conférences Liégeoises, pourtant coutumières de sujets polémiques depuis 15 ans, ont osé braver l’interdit et inviter Didier Raoult en novembre prochain, pour une conférence sur l’interférence de la politique et des lobbies financiers et pharmaceutiques avec la science et la médecine. Tout le monde s’est ému d’un tel acte blasphématoire, contraire à la doxa établie par l’inquisition médicale française dès le printemps dernier et soutenue internationalement par un ensemble hétéroclite et indéfinissable d’intérêts divers.

Le sujet, surtout si c’est celui par lequel il est né qui en parle, est devenu tabou. D’innombrables intervenants sur les réseaux sociaux ont donné leur opinion, pour ou contre, parfaitement non-éclairée, sur un sujet qui a quitté le domaine de la science et de la médecine pour entrer dans celui du droit d’expression, et atteindre des sommets dans l’ultracrépidarianisme généralisé.

Étrange histoire… Pourtant, l’article original ne manquait pas de prudence dans son titre même : « Hydroxychloroquine and azithromycin as a treatment of COVID-19: results of an open-label non-randomized clinical trial ». De l’aveu-même des auteurs, il s’agit bien d’un essai clinique ouvert non randomisé. Certes, l’étude était frappée d’emblée d’une faute méthodologique liée au trop faible nombre de patients et à l’arrêt volontaire de l’expérience par un nombre significatif de patients, mais elle avait le mérite d’attirer l’attention sur une piste potentielle de traitement au moment même où on en avait le plus besoin.

D. Raoult face à ces attaques virulentes, de véritables anathèmes, a utilisé des médias populaires, notamment de nombreuses vidéos sur YouTube, auto-promotrices et condescendantes, voire agressives, ce qui n’a pu qu’enflammer le débat et le sortir complètement de la communauté médicale où il était désormais proscrit, pour l’amener au niveau des discussions de comptoir de bistrot. Tout ceci a conduit, en s’éloignant de la rigueur scientifique, à une sorte de rivalité de clubs de football, dont les fondements médicaux ont pratiquement disparu.

Le débat scientifique lui-même a cessé d’en être un lorsque deux articles niant énergiquement l’effet bénéfique de l’hydroxychloroquine (HCQ, un médicament très utilisé pour combattre la polyarthrite rhumatoïde et le lupus érythémateux disséminé) et publiés dans deux des « meilleurs » journaux médicaux mondiaux, The Lancet et le New England Journal of Medicine, ont été rétractés par leurs auteurs pour fraude manifeste. Tout, dans ces articles, était faux et forgé de toutes pièces. Le sacro-saint examen par les pairs (Peer Review) a failli lamentablement et c’est l’Open Peer Review, c’est-à-dire la lecture en Open Access, qui a permis de déceler la forfaiture.

Curieusement, c’est dans un total silence médiatique (que je sache) qu’un article sur une étude belge rétrospective portant sur plus de 8.000 patients de COVID-19 hospitalisés était publié le 24 août 2020, montrant qu’un traitement court et à faible dose par l’HCQ réduisait (de 27% à 17%) le taux de décès dans le groupe traité.

Passé inaperçu donc, l’article. Et pourtant, un communiqué de Sciensano, d’habitude prompt à déclencher le buzz sur le sujet de la COVID-19, est paru le 26 août, mais lui aussi, dans l’indifférence générale. On a ici affaire à une étude portant sur un nombre statistiquement significatif de patients et l’information vaut de circuler. Elle sort également du tabou la question de l’HCQ et justifie que la parole soit accordée à quelqu’un qui, bien que controversé, est par ailleurs un excellent virologue.

J’en terminerai par ceci: les Grandes Conférences Liégeoises ne sont pas l’ULiège. Elles ont un comité de programmation indépendant qui ne rend aucun compte à personne. Elles ne sont ni subventionnées ni hébergées par l’Université, même si, il a 15 ans, celle-ci s’est impliquée dans leur lancement et si, aujourd’hui encore, plusieurs universitaires ou anciens, comme le recteur honoraire Arthur Bodson ou moi-même, siègent à leur CA. Elles ont un impératif de rentabilité certes, mais elles veillent à couvrir des sujets souvent « chauds » et contestés. C’est leur essence même. Au fil des années, elles ont suscité, par leur programmation, de nombreux tollés, non pas tant auprès de leur public nombreux et fidèle, qu’auprès de personnes, souvent universitaires, qui s’arrogent un rôle de censeur et voudraient pouvoir décider qui il est bon d’inviter et qui ne peut pas l’être. Dans ce cas, ils n’hésitent pas à en faire état à leur recteur et à lui demander d’intervenir…

Une invitation aux Grandes Conférences Liégeoises n’est pas l’octroi par l’Université d’un doctorat honoris causa. Ça n’a rien à voir et il ne faut pas tout confondre. Pour nous, la politique de la muselière ou du bâillon n’a jamais eu que l’effet inverse de celui qu’elle vise.

[PS: ceci ne se veut pas une promotion de la conférence, toutes les places ont été réservées dès le jour de l’annonce.]

Pour une sérologie complète et efficace

Enfin, voici une synthèse sérieuse des progrès accomplis en matière d’immunité au SARS-CoV-2.
Et malgré tout, nous ne disposons toujours pas de données sérologiques, parent pauvre de l’information pourtant essentielle sur la progression de l’épidémie. La non-validation des tests rapides n’y est pas pour rien.
Et le mythe anxiogène de la contagiosité des séropositifs est en train de s’écrouler.

En résumé :

  1. Il faut une semaine après infection pour produire une réponse immunitaire humorale (anticorps) mesurable.
  2. Il est normal que, sans nouvelle rencontre avec le virus, les anticorps circulants diminuent et disparaissent même après 6 semaines. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter, ce n’est pas un phénomène spécifique à ce virus contre lequel on « perdrait » son immunité, c’est absolument normal et connu depuis plus d’un siècle: une deuxième rencontre suscite une réponse secondaire, plus forte et plus rapide. Et maintenant c’est bien démontré avec le SARS-CoV-2, lui aussi.
  3. Le raffinement des tests sérologiques permet de conclure à la capacité ou non de neutralisation du virus par les anticorps produits et mesurés. Ce sont donc des outils à mettre en œuvre et valider d’urgence. La présence d’anticorps neutralisants (anti-RBD) est corrélée à la protection de l’individu et très probablement à sa non-contagiosité.
  4. Une « immunité croisée » existe bien chez des personnes qui ont été infectées précédemment par un autre coronavirus. Il en existe beaucoup et ils sont responsables de rhumes et d’affections respiratoires légères. La réponse immunitaire développée alors se réveille en réponse secondaire reconnaissant, au moins partiellement ce virus-ci, un « cousin » en quelque sorte, et cela peut expliquer pourquoi beaucoup de personnes échappent à l’épidémie où font une infection à bas bruit, qui passe inaperçue. Doser leurs anticorps présente donc un grand intérêt.
  5. Il y aurait apparemment dix fois plus de séropositifs que de PCR-positifs dans la population. D’où l’absolue nécessité d’autoriser, de promouvoir et de systématiser les tests sérologiques. Rapidement.

https://jamanetwork.com/journals/jama/fullarticle/2770758
Journal of the American Medical Association, 12/09/2020

Un non-événement

On va croire que j’ai des comptes à régler avec Sciensano, l’indispensable service public belge en charge de la surveillance épidémiologique de la pandémie de COVID-19 et de l’information à en donner au public. J’assure qu’il n’en est rien mais cela ne m’empêche pas d’avoir une grande difficulté avec leur communication vulgarisée et en particulier l’usage des statistiques. Il ne faut d’ailleurs pas être un statisticien hors-pair pour ressentir ce malaise.

Dans leur dernière conférence de presse, ce vendredi 4 septembre, ils annoncent que “sur les 65.000 voyageurs revenus de zone rouge, 66% ont fait un test à leur retour en Belgique, et 2% d’entre eux étaient positifs.

En soi, pas de surprise: le taux de positivité chez l’ensemble des personnes testées en Belgique est actuellement de… 2,07% !

Par conséquent, si on ne peut mettre en doute l’affirmation qui suit, “Ça veut dire que 20% du total des cas diagnostiqués en août, en Belgique, revenaient donc de l’étranger, elle nous laisse tirer une conclusion fausse qui serait qu’une contamination sur 5 a lieu à l’étranger, en zone rouge. En effet, comme le taux de positivité de ces 43.000 personnes testées est le même que celui de la population testée ne revenant pas (du moins, on le suppose) d’une zone rouge, on ne peut conclure qu’une seule chose:

au mois d’août, 20% des tests réalisés en Belgique l’ont été sur des personnes revenant de zones rouges.

C’est évidemment moins sensationnel et, pour tout dire, sans intérêt.

2020 ou la crise du bon sens

En cette année 2020, un tout petit parasite a trouvé un créneau et s’est autorisé à se répandre à la surface du globe. Il a beaucoup perturbé l’espèce humaine qui régnait en maître sur la planète, ou qui pensait le faire. Il l’a tellement secouée, ébranlée dans ses convictions obtuses, que rien ou presque rien, dans l’activité humaine de plus de 7 milliards d’individus n’a échappé à la secousse. On écrira un jour des volumes sur tous ces effets.

Ce qui surprend le plus certains observateurs, davantage que les dégâts que ce virus provoque dans les poumons, les vaisseaux sanguins et parfois le système nerveux de ceux qu’il infecte, ce sont les ravages qu’il est capable d’infliger à bon nombre de ceux chez qui il n’a pas (encore) pénétré. Et chez ceux-là, qui sont pourtant PCR-négatifs et séronégatifs, il a néanmoins un effet dévastateur à distance sur leur centre du bon sens, que les neuro-anatomistes n’ont pas encore bien localisé.

L’altération de cet organe entraîne une pathologie complexe du bon sens, la bonsensite, qui se caractérise par une inaptitude soudaine à se plier aux règles de la statistique et à la compréhension de principes physiques, biologiques et microbiologiques de base, mais elle se manifeste également par une perte de la faculté de percevoir les contradictions, les incohérences, les aberrations et les propositions irréalistes dans l’élaboration des principes de gestion d’une pandémie. Les risques liés à cette pathologie pourraient entraîner des conséquences bien plus graves que la pandémie elle-même.

Les études épidémiologiques en Open Access (les autres sont hors de prix) montrent une certaine corrélation, en début d’épidémie, entre l’augmentation du nombre de cas et les accès de bonsensite chez les non-contaminés. Toutefois, la corrélation s’est perdue dès lors que le niveau de « nouveaux cas » est devenu très bas: la bonsensite a alors connu un pic de recrudescence très important, une « deuxième vague » en quelque sorte, plus importante que la première, et de nombreuses variétés de la maladie sont apparues.

Je me contenterai de quelques exemples.

  • L’incapacité à comprendre qu’un chiffre doit toujours être rapporté au total de sa catégorie. L’information « +1 » ne veut rien dire en soi: c’est très différent si c’est « +1 sur 2 » ou « +1 sur 1000 ». Comme la perte de l’odorat et du goût chez les infectés, cet effet est heureusement réversible, mais les séquelles collatérales sont nombreuses, en particulier chez les membres des rédactions de presse.
  • Le refus d’envisager la nécessité de ranger la population dans des catégories homogènes avant de rapporter des chiffres, seul moyen de savoir de quoi on parle quand on évoque les contaminations et les contaminés.
  • L’effacement de la mémoire d’un principe absolu des études statistiques en épidémiologie, principe qui exige de réaliser les études d’incidence sur base d’un échantillonnage au hasard et représentatif.
  • L’incompréhension manifeste des notions d’unités par mètre cube. L’injonction de limiter à 200 personnes le public d’une salle (un progrès: jusqu’ici, c’était 100) sans tenir compte de la capacité effective de la salle, amène à remplir une salle de 200 mais d’être au dixième de la capacité dans une salle de 2.000… Cet effet est d’ailleurs encore plus marqué quand on remarque que le nombre de places est lié à la surface au sol alors que l’air respirable est lié au volume. La différence entre les deux est donc encore plus importante. On se serait donc attendu à une norme correspondant à une jauge proportionnelle qui serait une fraction de la jauge maximum (et, encore mieux, une proportion croissante selon les dimensions de la salle pour tenir compte du volume).
  • Une grande difficulté à saisir la différence, en termes de port de masques, entre une digue de mer sous le vent du large (où on doit en porter un) et une terrasse de restaurant le long de celle-ci, abritée (où on ne doit pas).
  • L’invention des bulles de contacts sociaux à géométrie variable. Là, je reconnais, il s’agit de l’effet très localisé d’un variant belge de la bonsensite. La réduction de la mobilité transfrontalière doit certainement freiner sa propagation vers les pays voisins, toujours épargnés à l’heure actuelle.
  • Une forte atteinte du sens de l’équilibre. En particulier celui qui doit commencer à s’installer entre la perception du risque viral d’une part et celle des désastres sociologiques, économiques, culturels, éducatifs et j’en passe, d’autre part. Cette obsession d’en sacrifier mille pour en protéger un semble être un signe spécifique de la bonsensite.
  • Enfin – mais ce n’est sans doute pas tout car on pourrait découvrir d’autres effets nocifs – on notera l’apparition précoce de l’obstination à ne consulter que des experts scientifiques et à systématiquement oublier de donner la parole aux victimes, non pas du virus, mais des conséquences des mesures prises pour l’éviter. Il doit s’agir d’une atteinte sévère du cortex visuel car les dégâts des mesures crèvent dès à présent les yeux.

On le voit, les effets, regroupés sous le vocable de bonsensite, révèlent des pathologies très diverses. Ceci a conduit les facultés de Médecine à affiner les définitions. On distingue donc aujourd’hui une bonsensite aiguë sujette à des rechutes fréquentes (une par mois environ) et une bonsensite chronique à l’issue indéterminée, une bonsensite de type I affectant les 5 sens et une bonsensite de type II dévastant la capacité de raisonnement logique. Comme la pathogénie des bonsensites reste mystérieuse (la relation avec le SARS-CoV-2 étant indirecte et probablement non-spécifique), l’espoir de la mise au point d’un vaccin anti-bonsensite est très faible. Et celui d’une immunité de masse reste problématique, aucune protection naturelle ne semblant exister. Seule, à long terme, une éducation scolaire adaptée pourrait permettre, dans les générations futures, de combattre la bonsensite en cultivant le bon sens dès le plus jeune âge.

Enfin, bonne nouvelle, il faut fort heureusement signaler que, comme une autre pathologie, le ridicule, avec laquelle elle entretient un cousinage et souvent des relations de cause à effet, la bonsensite ne tue pas.

Pas si vite…

Nous parlons depuis quelque temps de taux de positivité des tests de la COVID-19. On est bien d’accord, je pense, depuis quelques jours, que c’est une notion importante pour relativiser les choses. Si on a 500 «nouveaux cas», c’est à dire nouveaux tests positifs, il est utile de savoir si c’est sur 1.000 tests effectués ou sur 20.000… en effet, dans ces deux situations, le taux de positivité est de 50% ou de 2,5%, respectivement. Ce n’est pas anodin. Il me semble qu’en outre, c’est criant de bon sens. C’est une notion dont nous disposons enfin et j’en suis ravi. Elle permet de comparer, par exemple, deux villes, deux provinces, deux pays et de rapporter le nombre de positifs au nombre de tests réalisés. Si on teste beaucoup ou peu, ça change la perspective du simple nombre absolu, sans référence.

Mais il ne faut pas non plus vouloir faire dire à ce ratio ce qu’il ne peut pas dire. Dans le cas qui nous occupe, j’entends déjà certains dire que le taux de positivité représenterait l’incidence, voire même la prévalence de la COVID-19 en Belgique. C’est terriblement abusif.

En réalité, pour mesurer l’incidence d’un agent infectieux dans une population, donc la proportion de nouveaux cas, il faut utiliser un échantillon représentatif, c’est à dire tiré au hasard dans cette population.

Si un échantillon est formé sur base d’autres critères que le hasard et quel que soit l’intérêt de ces autres critères et leur bien fondé, l’échantillon sera biaisé et non-représentatif. Par conséquent, il ne pourra pas être utilisé pour constituer une évaluation fidèle de l’incidence dans la population.

Aujourd’hui, en Belgique, on ne teste pas au hasard mais selon d’autres critères, tels que la présence de symptômes, la suspicion de contamination, la fonction de personnel soignant, le retour de ou les départ en vacances, etc. Ces choix, aussi justifiés soient-ils, biaisent les échantillons et ne permettent pas l’extrapolation à la population tout entière. En outre, les choix opérés au printemps 2020 ne sont pas les mêmes qu’en été. Nous ne sommes donc pas dans un contexte méthodologique homogène.

Pour suivre scientifiquement l’évolution de l’épidémie en Belgique, il faudrait constituer périodiquement des échantillons représentatifs (au hasard donc) de la population, de l’ordre de 2.000 (avec la technique des «pooled samples», c’est très faisable) et les tester, en plus et indépendamment des autres tests. Le pourcentage de positifs pourrait alors être utilisé pour estimer le pourcentage de nouvelles infections et permettrait enfin de suivre sérieusement l’évolution de l’épidémie.

[Merci à Christian Gravet pour la discussion sur cette mise au point.]

Qui peut m’expliquer ?

Ca devient déboussolant.

On nous annonce que “les recommandations de testing pour les enfants de maternelle (moins de 6 ans) ont été modifiées samedi par l’institut de Santé publique Sciensano, pour correspondre désormais à ce qui valait jusqu’ici pour les tout-petits (moins de 3 ans). Selon la procédure mise à jour, il ne suffit plus qu’un enfant de moins de 6 ans montre des symptômes de la Covid-19 pour qu’on recommande de lui faire passer un test de dépistage”.

D’habitude, certains m’accusent d’être trop imprudent et d’encourager les gens à relâcher la vigilance (ce qui est faux). Mais pour le coup, me voici du côté des plus prudents, parce que, pour moi, on ne doit pas lésiner avec le testing, d’autant plus que les tests sur salive sont en train d’apparaître.

À mon humble avis, si un enfant, à l’école maternelle, présente des signes de COVID-19, donc est symptomatique, il doit être testé, même s’il n’est pas dans un état qui exige de l’hospitaliser et même si personne, dans son foyer, n’est consciemment fragile.
Ou alors je ne comprends plus rien à la prévention. Ni à la politique de testing pour laquelle tout le monde s’accorde à dire qu’elle doit être aussi large et massive que possible.

Le document de Sciensano n’est guère plus explicite (ici, en français, moins complet. Il s’agit du règlement pour les enfants jusque 3 ans, dont on annonce l’extension jusqu’à 6 ans).

J’ai dû manquer quelque chose, c’est très possible, mais je n’ai vu, dans la littérature scientifique, aucune communication sur la base de laquelle une telle décision pourrait être prise. Toutes indiquent qu’on n’a pas encore suffisamment de données pour se prononcer, ce qui devrait inciter à la prudence… Quelqu’un peut m’aider ?

L’inverse n’est pas vrai

L’absurdité (à mes yeux en tout cas) se prolonge dans la décision de fermer toute une classe (et tout le monde part en quarantaine) si c’est l’instituteur/trice qui est testé/é positif/ve… Quelqu’un comprend ?

À faible risque de quoi, exactement?

Enfin, on confond allègrement ici “être à faible risque d’infection” et “être à faible risque de devenir malade”.
A moins qu’un scoop médical ait échappé à mon attention, nous en sommes toujours à l’idée qu’un enfant peut être infecté, porteur, potentiellement contaminant, et demeurer asymptomatique. Par ailleurs, lorsqu’il est symptomatique, il tousse, éternue et propage le virus, sauf si on apporte les preuves scientifiques du contraire. Connaître cette réalité peut s’avérer extrêmement important. En tout cas dans un contexte où on impose, sans doute à juste titre, des mesures contraignantes à tout le monde… Quelqu’un comprend ?

Qu’on trouve judicieux de ne pas tester tous les enfants, je le comprends, mais la décision de ne plus tester les 0-6 ans symptomatiques est formidablement contradictoire par rapport aux autres mesures en vigueur. Je n’entends pas de réaction des spécialistes… Il y a quelqu’un ?

Entendons-nous bien. Je ne suis pas en train de m’opposer à cette étrange décision, je cherche seulement à me faire expliquer pourquoi je déraille.


Petite précision: c n’est pas Sciensano qui prend de telles décisions, c’est le RAG. Sciensano les diffuse. “En cas de menace pour la santé publique, les autorités sanitaires prennent des mesures en vue de réduire autant que possible le risque pour la population belge. Le Risk Assessment Group (RAG) analyse le risque pour la population sur la base de données épidémiologiques et scientifiques.”