Mais quel est donc le statut du Plan S ?

Modifié le 7/1/19 à 15h.

English version here.

Le Plan S n’est pas une loi. Et encore moins une directive européenne en attente de transposition en droit national ou fédéral.

Le Plan S est un engagement pris par et parmi des bailleurs de fonds réunis au sein d’un groupe appelé cOAlition S, afin d’harmoniser les critères qu’ils veulent utiliser pour évaluer les propositions de recherche à partir de janvier 2020. Ils s’engagent à respecter les règles énoncées dans le Plan S lorsqu’ils évalueront la recherche qu’ils auront financée.

Pour cette raison, les discussions sur le Plan S devraient éviter toute confusion avec une contrainte légale.

Chaque organisme chargé d’évaluer des propositions de recherche est libre d’imposer ses propres règles d’évaluation pour autant qu’il les énonce clairement au préalable. Chaque organisation de financement est libre d’exiger de ses bénéficiaires qu’ils rendent publics les résultats de la recherche qu’elle finance, et de décider de la manière dont les auteurs publieront et dans quel délai. Ainsi, dans l’esprit du Plan S — et parmi d’autres éléments qu’ils souhaiteront peut-être prendre en considération —, les membres de la cOAlition S ont pris la décision que les résultats des recherches qu’ils financent doivent être accessibles au public dès que les auteurs décident de les publier et ne peuvent être retenus derrière une barrière de péage. Le libellé exact est le suivant : « accès ouvert immédiat à toutes les publications scientifiques issues de la recherche financée par les membres de la coalition à partir de 2020« .

Tout bailleur de fonds est également libre de déterminer les sanctions qu’il appliquera à ceux qui enfreignent ses règles. Ils peut donc décider que les transgresseurs ne seront pas éligibles pour une demande ultérieure.

Il s’agit donc bien d’un accord exclusif entre le bailleur de fonds et le bénéficiaire de ces fonds. Comme il ne s’agit pas d’obéir à une loi qui s’appliquerait dans un pays en particulier, personne n’est tenu d’en respecter les règles pour autant qu’il soit possible d’obtenir les fonds ailleurs.

Cependant, il subsiste quelques inconvénients qui expliquent l’effervescence que le Plan S a suscitée dans le milieu de la recherche.

Tout d’abord, il n’existe pas beaucoup d’organismes de financement public accessibles pour les chercheurs. Dans certains pays, il n’y en a même parfois qu’un seul, ou très peu. Et il existe encore moins — ou parfois pas du tout — de bailleurs de fonds privés sans but lucratif. En Europe, les autres ressources possibles proviennent essentiellement de la Communauté Européenne. Les chercheurs peuvent donc être contraints à dépendre exclusivement de membres de cOAlition S pour leur financement. Dans ces circonstances, ils seront obligés de se plier aux exigences du Plan S au moment de choisir leur éditeur. Cela limite effectivement leur choix, et en inquiète plus d’un.

Ensuite, quel que soit le schéma de publication, les auteurs sont tenus de placer leur texte sous une licence CC-BY (avec un peu de chance sans les suffixes ND ou NC). Cela déplaira inévitablement, c’est certain, à beaucoup de chercheurs qui y verront une contrainte administrative supplémentaire ou même — à tort, à mon avis, dans la plupart des cas — une privation de leur liberté académique.

En fait, tout dépend de l’étendue de l’offre de publication qui sera conforme au Plan S à dater du 1er janvier 2020. Si la situation actuelle demeure inchangée, le plan encouragera la publication dans des revues qui sont déjà conformes aujourd’hui. Elle conduira à un bras de fer entre la cOAlition S et les éditeurs « traditionnels ». Ceux-ci adapteront-ils leur politique en temps voulu ? Sinon, ils pourraient progressivement disparaître du paysage. Et c’est précisément l’objectif du Plan S : se débarrasser de tous les désavantages dénoncés par le mouvement de l’Open Access et qui sont contraires à ses principes.

Cependant, une nouvelle difficulté surgit. Parmi les éditeurs qui sont prêts (c’est-à-dire ceux qui proposent une distribution immédiate et une lecture gratuite sur le Web), deux catégories existent :

A. les plateformes mises à la disposition des auteurs gratuitement ou presque ;

B. les plateformes de publication payantes. Parmi celles-ci, on peut distinguer plusieurs options très différentes :

B(1) La publication est faite dans un journal d’abonnement « traditionnel » et déposée immédiatement après acceptation dans un dépôt en libre accès (OA vert). Le coût est à charge des abonnés (généralement des universités, parfois des particuliers), donc du côté du lecteur et non de l’auteur. Il existe toutefois un coût très léger pour les universités qui doivent gérer le dépôt.

B(2) Les éditions « hybrides », généralement proposées aujourd’hui par les mêmes éditeurs « traditionnels », qui continuent à vendre une version papier par abonnement mais font également payer la publication en ligne immédiate. Le coût est à la fois du côté de l’auteur et du côté du lecteur (« double dipping »).B

B(3a) Les plates-formes innovantes utilisant de nouvelles formes de révision (identifiées, ouvertes, etc.). Le coût est à charge de l’auteur.

B(3b) Les plateformes des éditeurs traditionnels que lesquelles sont diffusés des articles sans publication sur papier en parallèle (donc non hybrides) mais reproduisant le schéma traditionnel de l’édition scientifique ancestrale, en particulier la révision par les pairs. Le cout est à charge de l’auteur.

B(4) Les éditions  » prédatrices  » qui mettent en ligne des manuscrits pour de l’argent sans réelle garantie de qualité. Le coût est à charge de l’auteur, le lecteur lit gratuitement mais seulement lorsque l’arnaque ne va pas jusqu’à toucher l’argent sans rien publier…

B(1) : Au début, les membres de la cOAlition S ne considéraient pas l’OA « vert » comme conforme, mais des ajustements sont apparus en cours de route depuis septembre 2018 et il semble que « sous certaines conditions spécifiées, le dépôt d’articles scientifiques dans des dépôts en libre accès » serait acceptable. Il serait utile de savoir quelles sont ces « conditions spécifiées ». Ce qui est sûr, c’est que les embargos sont interdits. Bien que nous les ayons dénoncés dès le départ, ils ont constitué un compromis qui a permis aux éditeurs les plus exigeants de tolérer l’OA « vert » jusqu’à présent. À court ou moyen terme, l’interdiction des embargos pourrait tuer l’OA « vert ». Une difficulté supplémentaire se pose par ailleurs avec le Plan S et l’OA vert : les exigences techniques imposées aux équipes de gestion des dépôts seront difficiles à satisfaire dans un délai aussi court. Épuisant mais pas impossible.

B(2) : les membres de la cOAlition S ont d’abord clairement exclu le modèle hybride. Cependant, dans le document de mise en œuvre du 26 novembre, ils ont annoncé qu’ils toléreraient « dans une période de transition, la publication du Libre Accès dans des journaux d’abonnement (‘hybrid OA’) dans le cadre d’accords de transition comme moyen de se conformer au Plan S« . L’accord de transition doit être signé avec la cOAlition S et doit « fournir un engagement clair et précis dans le temps pour une transition complète vers le libre accès« . Néanmoins, cela brouille quelque peu le projet en laissant pas mal de détails en suspens…

B(3a & 3b) : cOAlition S privilégie clairement d’emblée ces modèles de plateformes ouvertes, tout en soutenant également le modèle A. Il faut retenir que B(3b) risque de perpétuer le culte du facteur d’impact et le transfert illégitime du prestige de l’éditeur à l’auteur.

B(4) : On peut espérer que les chercheurs seront assez sages pour éviter à tout prix de devenir des proies. Toutefois, les pressions exercées pour publier directement en OA peuvent attirer beaucoup d’entre eux vers une publication extrêmement rapide mais peu sûre. Les éditeurs prédateurs seront interdits et c’est une excellente chose, si ce n’est qu’à côté des prédateurs évidents ou dont la malhonnêteté est clairement documentée, il existe une zone grise où il est difficile de décider si un éditeur est prédateur ou non, en particulier pour ce qui concerne les nouveaux éditeurs qui doivent encore faire leurs preuves.

Cela laisse aux chercheurs quatre options : A, B(1) conditionnellement, B(2) transitoirement et B(3a ou b).

Mais avec tout cela, le Plan S ne peut être durable que si :

  1. la cOAlition S rassemble suffisamment de signataires pour peser de manière significative dans le paysage de l’édition savante. Jusqu’à présent, selon une source américaine, « les 15 premiers financeurs à soutenir le Plan S ne représenteraient que 3,5% des articles de recherche mondiaux en 2017 ». Les pressions à exercer sur le système mondial ont besoin de beaucoup plus d’adhésion que cela.
  2. la cOAlition S veille à ce que chacun de ses membres retire effectivement le label de conformité des éditeurs qui pratiquent des augmentations excessives de leurs APC, au-dessus du « cap » annoncé par le Plan S, le niveau de ce fameux plafond étant encore indéterminé aujourd’hui. Sera-t-il unifié ? Ou variera-t-il en fonction de critères encore inconnus tels que l’impact, le prestige et consorts ? Les défenseurs du libre accès souhaitent que le coût de la publication soit suffisamment bas pour cesser d’être un élément de discrimination fondé sur la capacité financière.
  3. les membres de la cOAlition S adaptent leurs critères d’évaluation aux nouvelles normes et s’assurent d’une réelle cohérence entre leurs exigences en matière de subvention et celles d’évaluation a posteriori. A cet égard, un engagement fort en faveur des principes de la DORA (« les membres de la COAlition S ont l’intention de signer la DORA et d’intégrer ces exigences dans leurs politiques ») et du Manifeste de Leyden est indispensable.

What is the status of Plan S after all ?

Modified on 07.01.2019, 15:10

Version française ici.

Plan S is not a law. It is even less a European directive waiting to be transposed into national or federal law.

Plan S is a pledge made by and among funders together in a group called cOAlition S, in order to harmonise the criteria they want to use to evaluate research proposals from January 2020 on. They are committing themselves to abide by the rules of Plan S when assessing the research they fund.

For this reason, all discussions on Plan S should avoid any confusion with a legal constraint.

Every organisation in charge of evaluating research proposals is free to impose its own assessment rules as long as it states them clearly beforehand. Every funding organisation is free to require that its fundees make public the results of the research it funds, to decide how the authors will publish and how soon. So, along the lines of Plan S – and among other elements they may wish to consider – the Plan S signatories, cOAlition S, took the decision that the results of the research they fund must be openly accessible immediately when the authors decide to publish them. The actual wording is « immediate open access to all scholarly publications from research funded by coalition members from 2020 onwards ».

The funders may also choose the sanctions they will apply to those who are infringing their rules. So they may decide that transgressers will be ineligible for a subsequent application.

Hence it all amounts to an agreement between funder and fundee. As the Plan is not a law that would be applicable in any particular country, no one is obliged to abide by its rules as long as one can get the funds from elsewhere.

However, there are a few drawbacks that explain the turmoil Plan S has created in the research community.

First of all, there are not so many public funding organizations. In some countries, there is only one or very few. And even fewer – or sometimes no – not-for-profit private funders. In Europe, alternative resources come from the European Community. Researchers may therefore be restricted to depend upon cOAlition S members. In such a case, they will have to follow the requirements of the plan when choosing their publisher. This effectively limits their choice, and it worries many people.

Then, regardless of the publication scheme, the authors are required to place their text under a CC-BY licence (hopefully without the ND or NC suffixes). This will – inevitably, I am sure – repel researchers as an additional administrative constraint or even – wrongly, I believe – a deprivation of their academic freedom.

Obviously, everything depends on the offer of Plan S-compliant publishing as of January 1st, 2020. If the current situation remains unchanged, the plan will encourage publication in journals that are already compliant today. It will lead to an arm-wrestling confrontation between cOAlition S and the « legacy » publishers. Will the latter adapt their policies in time? If not, they could be progressively removed from the landscape. And it is precisely the goal of Plan S: to get rid all the disadvantages denounced by the Open Access movement and that are contrary to the OA principles.

A new difficulty arises. Among those who are ready (i.e. who offer immediate distribution and free reading via the Web), two categories exist:

A. Platforms that are available to authors for free or almost;

B. Fee-based publication platforms. Among these, one can distinguish several, very different options :

  • B(1) Publication is made in a “traditional” subscription journal and deposited immediately when accepted in an open access repository (Green OA). The cost is for subscribers (usually universities, sometimes individuals) on the reader’s side, not on the author’s side. There is a very light cost for universities to manage the repository.
  • B(2) « Hybrid » editions, generally offered today by the same traditional publishers, who continue to sell a paper form by subscription but also charge for immediate online publishing. The cost is both on the author’s side and on the reader’s side (double dipping).
  • B(3a) Innovative platforms using new forms of reviewing (identified, open, etc.). The cost is on the author’s side.
  • B(3b) Platforms of traditional publishers that distribute articles without paper publication in parallel (i.e. not hybrid) but reproducing the traditional scheme of traditional scientific publishing, in particular peer review. The cost is on the author’s side.
  • B(4) « Predatory » editions that put manuscripts online for money without any real guarantee of quality. The cost is on the author’s side, the reader reads for free when the scam doesn’t go so far as not to publish anything…

Comments :

B(1): At first, cOAlition S members were not considering Green OA as compliant, but there have been adjustments along the way since September 2018 and it appears that this would be acceptable. They will, « under specified conditions, accept deposit of scholarly articles in Open Access repositories ». It would be nice to know what these « specified conditions » are. What is sure is that embargoes are banned. Although we have been denouncing them from the onset, they have been a compromise that has allowed Green OA to be tolerated by the most demanding publishers up to now. In the short or middle-term, forbidding embargoes might kill Green OA. There is an additional difficulty with Plan S and Green OA: the technical requirements imposed upon the repository management teams will be difficult to meet in such a short notice. Exhausting but not impossible.

B(2): cOAlition S members clearly ruled out the hybrid model at first. However, in the implementation document of November 26, they announced that they will tolerate « in a transition period, publishing Open Access in subscription journals (‘hybrid Open Access’) under transformative agreements as means to achieve compliance with Plan S. ». The transformative agreement must be signed with cOAlition S and must « have a clear and time-specified commitment to a full Open Access transition ». Yet this blurs the project somewhat by leaving some loose ends…

B(3a & 3b) : cOAlition S clearly favours these open platform models from the outset, while also supporting model A. It should be noted that B(3b) risks perpetuating the cult of the impact factor and the illegitimate transfer of prestige from publisher to author.

B(4): One can hope that researchers will be wise enough to avoid becoming preys by all means. However the pressure to publish directly in OA may lure many of them into an extremely fast but insecure publication. In any case, predatory publishers will be banned. It is an excellent thing except for the fact that beside the obvious or documented predators there is a grey zone where it is difficult to decide whether or not a publisher is predatory, particularly for newcomers for whom there is still a lack of evidence.

This leaves the researchers with 4 options: A, B(1) conditionally, B(2) transiently and B(3).

But with all this, Plan S can be sustainable only if :

  1. cOAlition S gathers enough signatories to weigh significantly on the scholarly publishing landscape. So far, according to a US source, « the first 15 funders to back Plan S would account only for 3.5% of the global research articles in 2017 ». Pressure on the global system needs much more adhésion than that.
  2. cOAlition S ensures that none of its members fails to take back the compliance label from publishers who practice excessive increases in their APCs, above the « cap » announced by Plan S, the level of the cap being still unspecified. Will it be unified ? Or will it vary according to still unknown criteria such as impact, prestige and the like ? The wish of Open Access advocates is that the cost of publication should be low enough to cease being an element of discrimination based on financial capacity.
  3. cOAlition S members adjust their evaluation criteria to the new norms and make sure there is a real consistency between their requirements for granting and those for post-evaluation. In this respect, a strong commitment to the principles of the DORA (« cOAlition S members intend to sign DORA and implement those requirements in their policies ») and of the Leyden Manifesto is indispensable.


What does the recently revisited Belgian copyright law for scholarly publications say, actually ?

My previous blog post triggered a lot of interpretations on the actual content, extend and meaning of the amendments to the Belgian copyright law. The best response is the actual text, translated here.

Art. 29.

In article XI.196 [of the Code of economic law], inserted by the law of 19 April 2014, a paragraph 2/1 is inserted as follows:
 » § 2/1. The author of a scientific article resulting from publicly funded research shall retain, even if, in accordance with Article XI.167, he has assigned his rights to a publisher of a periodical or placed them under a simple or exclusive licence, the right to make the manuscript freely available to the public for free access after 12 months for the human and social sciences and 6 months for the other sciences, after the first publication, in a periodical, provided that the source of the first publication is mentioned.
The publishing contract may provide for a shorter period than that fixed in the first paragraph.
The King may extend the time limit set out in paragraph 1.
The right provided for in the first paragraph may not be waived. This right is mandatory and applies notwithstanding the right chosen by the parties as soon as a connecting point is located in Belgium. It shall also apply to works created before the entry into force of this paragraph and not in the public domain at that time.”

Except for the potential loophole of the King (i.e. the Federal Government)’s good will who can, for some obscure reason (publishers’ lobbying ?) extend the embargo period in an undefined way, and which appears as a very weak point, the rest of the text is quite strong: the right to re-publish and re-use is mandatory and irrecusable. It overrides any previous contract between the author and the publisher, even anterior to the law itself.

Of course, one would presume it applies to Belgian citizens in a scholarly institution in Belgium, leaving a fuzzy zone when the author is working abroad transiently or when he/she is a coauthor among foreign researchers…

A small change in a law, a giant leap for knowledge sharing

Having been released at the same time as the first announcement of Plan S, a very important modification of the Belgian copyright law has gone somewhat unnoticed and it should not have! It is indeed a major groundbreaker in the open access to public research communication. The law now allows authors of publicly funded research articles to retain the right to make their original manuscripts freely available, even if otherwise specified in their contract with the publisher.  In terms of the legal protection of the researchers facing the increasingly frequent constraint on the part of funding bodies to make their publications available in Open Access, this law is of paramount importance. To my knowledge, it is the most progressive exception to a national copyright law worldwide to date.

The law, published on 5 September 2018 in the “Moniteur belge” (the Belgian Official Journal), complements and reinforces the most recent decree of the Wallonia-Brussels Federation (French-speaking Community of Belgium), which already requires the immediate Open Access deposit of scientific articles in institutional directories. Together, they form a real legal arsenal in favour of researchers and Open Access in Belgium.

The text of the law specifies that:

  • The article must be at least 50% financed by public funds.
  • The article may be distributed free of charge even if the authors have already assigned their rights to the publisher.
  • The embargo period is 12 months after first publication for the humanities and 6 months in the other fields of science; or less and even none if authorized by the publishing contract.
  • The source of the first publication must be mentioned in all subsequent reuse.
  • The rule also applies to all articles published before the publication of the law.

Full text: Le Moniteur Belge/Het Belgisch Staatsblad. 2018-09-05, p. 68691, Art. 29

Source: ORBi, ULiege.

Open Access: is Plan S heaven or hell ? How about giving it a dispassionate look ?

As I was savagely attacked on Twitter just recently by a troll who was accusing me to play double game in terms of supporting or rejecting Plan S (I spare you the invectives ad hominem), here is, with more space available, my nuanced point of view on this plan.

  • Plan S is full of good intentions and certainly represents the boldest and most proactive official step forward in the Open Access (OA) saga to date. For the most part, the principles correspond to the wishes of all OA supporters. However, there are still serious concerns about its implementation within a very short time frame and about the partnerships that this entails, particularly because of the involvement of shark-editors who can be seen participating in the ongoing reflection…
  • Plan S is supposed to be enforced in such a short time that there is little hope that most  journals that do not require APCs (article processing charges) will move to the desired model. They will therefore be banned for the benefit of « unfair gold » publications.
  • Plan S does not solve the problem of « predatory » or « parasitic » publishers. Rather, it would have the effect of encouraging them and it may even be profitable for them.
  • It is highly unlikely that publishers who will be asked to concede more rights to authors (no embargo, licence, etc.) would agree to significantly reduce their APCs and even to avoid increasing them to counter the loss.
  • Plan S does not take into account the differences in the way science is conducted in the various fields of research. Publication practices are highly variable and the plan finds its best justification in the material and life sciences, although less, if at all, in the human and social sciences. Particular attention must be paid to these pitfalls when implementing the plan.
  • Plan S does not clarify the future of learned societies that live from subscriptions to their editions, and whose price is usually very reasonable and not worth a fight.
  • Plan S applies to the various partners in scientific research in Europe but it runs the risk of placing European research at a disadvantage compared to research of other continents that do not adopt these new rules. Consultation is therefore essential beforehand, otherwise our researchers will rebel against any constraint that they may feel dangerous for their international positioning and such consultation, which will take time. This is all the more serious as it could mean excluding these European researchers from publications by international research teams….
  • There is serious concern about principle number 5 of Plan S. Indeed, by considering the assumption of publication costs by funding agencies – an excellent initiative – the plan paves the way for a price increase as requested by shark-editors. It encourages publishers to switch to an open access formula where the author pays to publish and the author will be in favour of it as long as his/her funder covers the cost. A quick calculation shows that if a research laboratory of respectable size publishes about a hundred articles per year, and each article would cost between €2,000 and €5,000, based on the current norm for « big » publishers (who cannot afford any financial loss in the transition or afterwards), we are heading towards a cost of half a million euros for this laboratory alone. One therefore understand immediately that the system goes straight into the wall… While principle #6 provides some comfort by stating that costs will be capped and controlled, it is questionable how such control can be exercised. The future will tell us, but without a truly effective solution, the system will not be viable.

In conclusion, although we live in a world where, if you are not entirely in favor of something, you must be against it, I strongly support the concept of Plan S but with several important changes and clarifications.

__________________

This text is largely the translation of an extract from the book I am publishing on Open Science (in French, sorry, but the English version is in preparation) at the Editions de l’Académie Royale de Belgique and which will be released on December 10, 2018, both in print and as a free downloadable e-book. My deepest thanks to the Académie for understanding the value of OA to the point of granting a toll-free access to the downloadable version of the book.

Who’s afraid of the big bad directive ?

The new European directive on copyright in the digital single market adopted on 12 September by the European Parliament, which is undoubtedly beneficial for music or film broadcasting, is worrying the academic world of research.

Why?

Essentially because the publication – and therefore dissemination – of public research results is a fundamentally different process.

Traditionally, in the music industry, the author’s were, in principle, remunerated for their creation by the sales of records, CDs, etc. thanks to the profit obtained on the sales of these objects. The same was true for the film industry, which made its profit in cinemas or through cassettes/DVD/BlueRay, etc.

The transition to the Internet broke this logic and today it has become very simple to download any piece of music or film for free(*).

So if we look at it superficially, we could establish a similarity with Open Access. But that is not the case. The difference, and it is significant, is that the authors of scientific articles (the situation can be very different for books) are not paid by the publisher for their work (they usually earn a living from another source) and, in addition, they abandon to the publisher all their rights on their own production.

If we use the analogy between a singer and a researcher, we understand the difference:

The author/performer lives off the profit generated by the sale of his work; the researcher is paid by his university or a funding agency.
The profit from the song goes to the producer who distributes it, a percentage goes to the author/performer; the profit from the scientific article goes to the publisher and nothing goes to the researcher.

The European directive aims to require GAFAs to share their earnings with producers (and therefore indirectly with authors/performers) in order to stabilise the system and avoid artistic drying up; from the point of view of the research community, the directive has no reason to apply to scientific articles put online by their authors who derive no financial benefit from them, which is why it clearly stipulates the academic exception. However, it is a concern for publishers, of course.

It will be necessary to ensure that this exception is maintained and clarified, specially since formal discussions must still be held and are expected to conclude in January 2019. If formalised, each of the EU’s member countries would then be required to enact laws to support the directive. Without these précisions, indeed, the directive could prove destructive for the Open Science that Europe is so keen to see developed.

(*) In fact, there is no real gratuity because, with GAFAs, « if you are not the customer, you are the product » (anonymous quote), but we have the illusion of it.

Qui a peur de la grande méchante directive?

La nouvelle directive européenne sur le droit d’auteur dans le marché unique numérique adoptée le 12 septembre dernier par le Parlement Européen, incontestablement salutaire pour la diffusion musicale ou cinématographique, inquiète le monde académique de la recherche.

Pourquoi ?

Essentiellement parce que la publication – donc la diffusion – des résultats de la recherche publique est un processus fondamentalement différent.

Traditionnellement, dans l’industrie musicale, l’auteur était, en principe, rémunéré pour sa création par les ventes de disques, CD, etc. grâce au profit obtenu sur les ventes de ces objets. Il en allait de même pour l’industrie du film qui réalisait son profit en salles ou par les cassettes/DVD/BlueRay etc. 

Le passage à l’Internet a rompu cette logique et aujourd’hui, il est devenu très simple de télécharger gratuitement(*) n’importe quel morceau de musique ou n’importe quel film. 

On pourrait donc, si on y regarde superficiellement, établir une similitude avec l’Open Access. Mais il n’en est rien. La différence, et elle est de taille, est que l’auteur d’articles scientifiques (la situation peut être très différente pour les livres) n’est pas rémunéré par l’editeur  pour son œuvre (il gagne généralement sa vie grâce à une autre source) et, de surcroît, il abandonne à l’editeur tous ses droits sur sa production.

Si on reprend l’analogie entre un chanteur et un chercheur, on saisit toute la différence: 

  1. L’auteur/interprète vit du profit généré par la vente de son œuvre; le chercheur est rémunéré par son université ou un organisme finançant.
  2. Le profit de la chanson va au producteur qui en assure la diffusion, un pourcentage revenant au chanteur; le profit de l’article scientifique va  l’editeur et rien ne revient au chercheur.
  3. La directive européenne vise à exiger des GAFA qu’elles partagent leurs gains avec les producteurs (et donc indirectement les auteurs/interprètes) afin de stabiliser le système et éviter le tarissement artistique; du point de vue de la communauté de la recherche, elle n’a aucune raison de s’appliquer aux articles scientifiques mis en ligne par leurs auteurs qui n’en retirent aucun profit financier, c’est pourquoi elle stipule bien l’exception académique. Par contre, elle préoccupe les éditeurs, cela va de soi.

Il faudra veiller à ce que cette exception soit maintenue et clarifiée, d’autant plus que des discussions formelles doivent encore avoir lieu pour se terminer en janvier 2019. Si un accord est formalisé, chacun des pays membres de l’UE sera alors tenu d’adopter des lois pour soutenir la directive. Sans ces précisions, en effet, la directive pourrait s’avérer destructrice pour la Science Ouverte que l’Europe souhaite tant voir se développer en son sein.

(*) En fait, il n’y a pas de véritable gratuité car, avec les GAFA, « si vous n’êtes pas le client, vous êtes le produit » (citation anonyme), mais on en a l’illusion.

What if it were « Love Boat »?

[Version française ci-dessous]

On September 14, 2018 the Guardian’s columnist George Monbiot published a violent charge against the publishers of scholarly journals and this should please us who have been fighting for open access for a long time. However, is the target the right one?

Imagine a very select and reputable travel agency that sells you a dream cruise for 250,000€. You obviously don’t have to bleed yourself to death to buy it. You can find other ways to travel, especially if you take the initiative and organise you own trip.

Now suppose that your career depends on a commission that will judge your merits based on the number and type of cruises you have completed and that will have a special indulgence for those you have purchased from the prestigious agency in question. The simple name of the agency is enough to convince the members of this committee of the quality of the trips it offers. Chances are you will try by any means to obtain the necessary funds to order a cruise there.

Now suppose that your employer decides that the prestige you have gained or strengthened in this way will reflect on his company. He’ll buy you the cruise, even if it’s outrageously expensive.

So let us ask ourselves the question: who is guilty ?
À. The ultra-chic travel agency ?
B. The traveller, that is, yourself ?
C. The members of the jury who use this criterion to evaluate you ?

Certainly not A, and that’s where everyone gets the wrong target. Indeed, the travel agent does business, not philanthropy, and as long as there are enough customers to buy the prestigious cruises in which he/she holds a near-monopoly, he/she has no reason to lower his/her prices and every reason to raise them.

In searching for the culprit, we think of B. But put yourself in the traveller’s shoes. Indeed, he/she was always made clear that such trips would give him/her a top-of-the-range reputation and that the prestige of the cruise would reflect on him/her. We can therefore not blame him/her for doing everything possible to try to obtain this cruise, which will ensure a bright future for him/her when he/she returns.

There is only C left, the members of the jury. It is quite obvious that it is them who are responsible and that it is their own mentality that must be changed. It is their thinking that must be rid of the prejudice of transferring the prestige of the cruise to the individual traveller. If the merits of the cruise are undeniable (we hope they are, at this price!), transferring them to the person who can afford them is abusive. It is imperative that they learn to stop considering as better the one who comes back from this cruise compared to the one who went pedal-boating on the ponds in his neighbourhood.

The transposition into the world of scientific publishing is quite obvious, even if the comparison has its flaws. The whole issue of free access to public research results lies in a fundamental and radical change in the evaluation of research and researchers, without which nothing will change. Transposed to the field of research and its evaluation, the members of our jury are in fact many different actors: the academic hierarchy, the decision-makers of the research funds, doctoral committee members, in short, all the evaluators in charge of an assessment procedure.

And the next worry is: the influence of prestige on judgment is such a constant in the human species, and it is so deeply rooted in our genes, that thinking that we can eradicate it from our reasoning seems an insurmountable task. Not enough to stop us from trying, however….

Et si c’était « La Croisiere s’amuse »?

Le journaliste du Guardian George Monbiot a publié ce 14 septembre une charge violente contre les éditeurs de journaux scientifiques et cela devrait nous faire plaisir, à nous qui nous battons depuis longtemps pour l’accès ouvert. Cependant, la cible est-elle la bonne ?

Imaginons une agence de voyage très sélect et très réputée qui vous vende une croisière de rêve à 250,000€. Vous n’êtes évidemment pas obligé de vous saigner aux quatre veines pour l’acheter. Vous pouvez trouver d’autres moyens de voyager, surtout si vous prenez l’initiative et si vous vous concoctez un voyage vous-même.

Supposons maintenant que votre carrière dépende d’une commission qui va juger vos mérites en fonction du nombre et du standing des croisières que vous aurez accomplies et qui fera preuve d’une indulgence toute particulière pour celles que vous aurez achetées auprès de la prestigieuse agence en question. Le simple nom de l’agence suffira à convaincre les membres de la commission de la qualité des voyages qu’elle propose. Il y a beaucoup de chances que vous essayiez par tous les moyens d’obtenir les fonds nécessaires pour acheter une croisière chez elle.

Supposons en outre que votre employeur décide que le prestige que vous aurez ainsi obtenu ou renforcé rejaillira sur son entreprise. Il vous offrira la croisière, même si elle est hors de prix.

Alors posons-nous la question: qui est responsable ?

À. L’agence de voyage ultra-chic?

B. Le voyageur, c’est-à-dire vous-même?

C. Les membres du jury qui utilisent ce critère pour vous évaluer ?

Certainement pas A, et c’est là que tout le monde se trompe de cible. En effet, l’agence fait du commerce, pas de la philanthropie, et tant qu’il existe suffisamment de clients pour lui acheter les croisières prestigieuses dont elle détient un quasi-monopole, elle n’a pas la moindre raison de diminuer ses prix.

Cherchant le responsable, on pense donc à B. Mais mettez-vous à la place du voyageur. On lui a quand même toujours bien fait comprendre que de tels voyages lui donneraient une réputation haut-de-game et que le prestige de la croisière rejaillirait sur lui. On ne peut donc lui en vouloir de mettre tout en œuvre pour essayer d’obtenir cette croisière, elle qui lui assurera un avenir radieux à son retour.

Il ne reste que C. Il est tout-à-fait évident que c’est lui qui est responsable et que c’est sa mentalité à lui qu’il faut changer. C’est sa réflexion qui doit être débarrassée du préjugé qui consiste à opérer un transfert du prestige de la croisière vers le voyageur. Si les mérites de la croisière sont indéniables (on l’espère, à ce prix!), les reporter sur celui qui peut se l’offrir est abusif. C’est lui qui doit impérativement apprendre à ne pas considérer comme intrinsèquement meilleur celui qui revient de cette croisière par rapport à celui qui est allé faire du pédalo sur les étangs de son voisinage.

La transposition au monde de l’édition scientifique est assez claire, même si la comparaison comporte des failles. Toute la problématique de la liberté d’accès aux résultats de la recherche publique réside dans un changement fondamental et radical de l’évaluation de la recherche et des chercheurs, sans quoi rien ne va bouger. Transposés au domaine de la recherche et de son évaluation, les membres de notre jury sont, en fait, de nombreux acteurs et des plus divers: la hiérarchie académique, les décideurs des fonds de recherche, les comités de thèse, bref, toutes les personnes chargées d’une procédure quelconque d’évaluation.

Le souci suivant est alors: l’influence du prestige sur le jugement est une telle constante dans l’espèce humaine, tellement ancrée dans nos gènes, que penser pouvoir l’éradiquer de nos raisonnements semble une tâche insurmontable. Rien n’empêche d’essayer, cependant…

Chronique d’une élection bancale

Le lait répandu…

Ça sentait un peu la cour de récréation. « C’est lui qui a commencé, M’sieu! » etc. Ce qui cadre plutôt mal avec le niveau attendu et la sérénité espérée de la fonction rectorale.

En 2014, je m’étais astreint à un devoir de réserve qui me semblait s’imposer à un recteur sortant et non rééligible, mais toujours en fonction. Aujourd’hui, je suis dégagé de cette contrainte et abondamment sollicité, mais je ne prendrai néanmoins aucune position à propos des candidats. 

En effet, il m’importe peu de passer en revue les événements, les paroles non-tenues, les désertions, les coups de Jarnac, les procès d’intention, les accusations tapageuses et les noms d’oiseaux. A quoi cela servirait-il ? 

Tout le monde est convaincu d’avoir raison et cependant tout le monde a tort. 

Car, quelle que soit la vérité – si seulement elle existe et si elle est univoque – on est descendu se disputer dans les sous-sols et on y a apporté un éclairage médiatique terriblement cru, qui a donné à voir le linge sale bien en dehors des murs de la Maison. Et là, qui qu’on soit, on a tort.

Même si ce ne sont pas toujours les protagonistes eux-mêmes qui ont donné à la campagne cette visibilité externe, même si ce sont certains de leurs fans, c’est sur eux qu’est retombée l’opprobre, ternissant la fonction en la privant de sa séculaire dignité.

Quoi qu’il arrive maintenant, rien ne sera plus comme avant. Une énorme reconstruction s’avérera indispensable et absorbera une bonne part de l’énergie que le prochain recteur, l’actuel ou son successeur, va pouvoir consacrer à cette fonction ô combien absorbante et exigeante par ailleurs. Et de surcroît, sans parler de schisme car il ne faut rien exagérer, la confiance est fortement ébranlée.

Tout en évitant de se pencher sur qui a fait quoi, pourquoi, quand et comment, sur qui est légitime et qui ne l’est pas, sur ce que veut dire être responsable des actions de ses subordonnés ainsi que beaucoup d’autres questions, essentiellement de personnes, voire d’égos, on peut aussi s’interroger sur les effets du changement de système électoral qui, personnellement, me semble responsable, au moins en partie, de la chienlit actuelle.

À part les gens, la faute à quoi ?

Personne n’est satisfait de cette élection en cours: aucun des candidats, aucun électeur, aucun observateur extérieur, sauf peut-être quelques détracteurs de l’Université et/ou même de Liège. Pour beaucoup de témoins, internes ou externes, le nouveau système électoral se rapprocherait trop d’un mécanisme politique sans avoir en soutien la structuration en partis ni des élections primaires au sein de ceux-ci. Cela expliquerait les dérives qui seraient, dit-on, dans l’air du temps. En effet, l’ULiège n’est pas la seule université à rencontrer une grosse difficulté électorale…

Il est difficile de réexaminer le mécanisme électoral et de le critiquer sans passer pour un nostalgique de l’ancien régime, celui de l’élection « entre soi », c’est à dire dans un contexte où seul le corps académique avait le droit de vote, où il n’y avait ni candidats, ni campagne électorale, ni programmes, ni bureaux de vote, ni isoloirs, où l’élection se déroulait dans une salle feutrée, isolée de l’extérieur, au finish (donc pouvant parfois durer plusieurs jours), en conclave, disait-on, et où la victoire exigeait une majorité des deux tiers… Loin de moi l’envie de revenir à ce mode électoral-là, son côté papal incontestable le rendait profondément désuet, même si on peut objectivement y détecter encore aujourd’hui, surtout au vu des événements, plusieurs avantages, et peut-être un certain charme…

L’obsolescence de la procédure électorale

Deux aspects de cette procédure l’amenaient inexorablement à sa disparition: 

  • d’une part, le risque de l’impréparation au plus haut niveau, donc d’une mise en œuvre difficile, voire de la surprise d’une incompétence non-détectée, toujours possible lorsqu’émergeait quelqu’un de méconnu, même si la chance a voulu que ce danger ne se soit jamais concrétisé; 
  • et d’autre part, son caractère outrageusement peu démocratique.

Le premier écueil a été fortement atténué à partir de l’élection de 1997, qui fut la première à voir réellement se développer une campagne préalable et des candidats déclarés, bien que se déclarer candidat fût encore perçu à l’époque par beaucoup de professeurs conservateurs comme une outrance décadente, (ne parlons même pas de « faire campagne »!). Toutefois, le changement – qui ne provenait pas d’une modification décrétale mais d’une initiative de candidats – fut bien accepté par une large majorité d’académiques à l’époque car il survenait à un moment où l’autonomie des universités se voyait renforcée de plus en plus, ce qui semble être un progrès, mais qui l’est moins lorsqu’on réalise que recevoir l’autonomie sans les finances suffisantes est une préoccupation permanente qui pèse lourdement sur la charge de recteur. Il était donc impératif de connaître les projets relativement précis du futur dirigeant ainsi que ses capacités de piloter l’Institution. Ce fut, il y a un peu plus de 20 ans, le début de l’ère des programmes électoraux.

Le second écueil commençait, dans les années 2010, à devenir franchement anachronique. D’autant plus que le recteur, à Liège, est également président du Conseil d’administration de l’Université et que ce seul fait lui donne une autorité considérable sur l’ensemble du personnel et donc une pleine responsabilité vis-à-vis de celui-ci au grand complet. Il est donc normal d’élargir l’électorat à toutes les personnes concernées. On peut évidemment discuter à perte de vue sur la pondération des votes qui n’accorde que fort peu de poids aux membres non-académiques permanents et accorde une influence certes réduite mais relativement forte aux étudiants, comme le premier tour de l’élection de 2018 l’a clairement montré puisque, sans la participation estudiantine – ou si elle avait été dosée plus légèrement -, la configuration du deuxième tour en eût été tout-à-fait différente. Mais sans revenir sur cette répartition des poids de vote, où peut-on trouver la cause de la difficulté actuelle dans laquelle ce processus électoral s’est embourbé ?

« Personne », une ruse odysséenne ?

Certains reprochent à la procédure mise en place en 2014 l’option de vote « à personne », allant jusqu’à suggérer son caractère incivique… C’est évidemment méconnaître la raison fondamentale de cette option, probablement la plus judicieuse de la réforme, selon moi, et je reconnais avoir, au moment où se préparait cette « démocratisation de l’élection rectorale » avec laquelle j’avais plusieurs points de désaccord, vigoureusement insisté pour qu’elle fasse partie du processus électoral. En effet, la réforme faisait disparaître une porte de sortie précieuse de l’ancien système: la possibilité de sortir d’un blocage entre deux « aspirants » (on ne disait pas candidats puisqu’il n’y avait pas de candidature officielle) en reportant ses voix sur une troisième personne, tout professeur ordinaire étant éligible si son âge le permettait. Dans l’ère moderne de l’histoire du rectorat, c’est à dire depuis 1953, un tel événement s’est produit deux fois (sur 6 recteurs élus en 60 ans entre 1953 et 2013) et a fait sortir des urnes deux personnalités inattendues, Marcel Dubuisson et Arthur Bodson, qui occuperont respectivement la fonction pendant 18 ans (1953-1971) et 12 ans (1985-1997).

Cette porte de sortie salutaire permettait intelligemment d’éviter le clivage profond qui pourrait survenir dans l’Institution après une élection aussi rude, en sortant des urnes, après de très nombreux tours de scrutin, un nom moins connu mais capable de créer le consensus avec, bien évidemment, les risques de plongée dans l’inconnu que cela comportait. Dans ces deux cas, la pacification fut immédiate.

Mais la porte de sortie n’existe plus aujourd’hui. L’élection ne pouvant plus se dérouler en vase clos en raison du nombre considérable de votants (environ 28.000), elle se déroule exclusivement, du côté candidats, entre ceux qui ont volontairement fait acte de candidature et elle implique une campagne officielle, solidement cadenassée par un cortège de règles strictes quant à l’expression des candidats, leur accès aux moyens internes de communication, les débats réglementés et chronométrés et tout ce qui fait plutôt l’essentiel d’une élection politique que celui du choix d’un chef d’institution universitaire.

La possibilité de voter « à personne » prend alors tout son sens et atténue quelque peu les travers du système. En effet, il est indispensable que l’électeur puisse exprimer son désaccord avec les différents candidats qui se sont proposés de leur propre chef, sans même devoir être présentés par un certain nombre de signatures préalables en leur faveur, et par là-même, encourager l’alternative puisqu’il ne dispose plus de l’option qui consiste à suggérer un autre nom.

En ouvrant à nouveau totalement les candidatures après un échec rencontré par les deux candidats sélectionnés pour le deuxième tour de scrutin, on autorise ce rafraîchissement qui permet alors d’éventuellement sortir du blocage plutôt que de se diriger vers un départage entre deux candidats aboutissant à l’élection d’un recteur basée sur un pourcentage trop réduit de voix. 

Il va de soi que, si on repart vers un troisième tour avec exactement les mêmes candidats qu’au premier, tout ceci n’a plus de sens. C’est à ce moment que l’intérêt suprême de l’Institution devrait primer sur les amour-propres malmenés…

L’étrange quatrième tour

Cependant cette échappatoire ne vaut que pour les trois premiers tours. Le quatrième a été conçu pour en finir: s’il a lieu, il donnera la victoire à celui des deux candidats qui obtiendra le plus de voix. C’est du moins ce qu’on dit.

Confronté en outre avec la difficulté de programmer judicieusement deux tours de scrutin en isoloirs en ce moment de l’année où les sessions d’examens rivalisent avec les vacances, le Conseil d’administration devra se montrer rapidement très précis sur la procédure de l’éventuel quatrième tour. En effet, les textes ne sont pas clairs sur le rôle de « à personne » à ce moment. Deux possibilités existent et il faudra choisir: soit la règle est la même qu’au second tour, soit on oublie le fameux « à personne ».

Dans le premier cas, si « à personne » fait encore barrage, ou s’il ‘gagne’, c’est-à-dire arrive devant les deux candidats (il pourrait même remporter plus de 50% !), on ne sortira pas de l’impasse, contrairement à ce qui est annoncé, et tout sera à recommencer. Une donne complètement nouvelle sera alors indispensable.

Dans le second cas, en négligeant le message des électeurs que traduit le vote « à personne », on sortira certes de l’impasse mais on élira un recteur sur base d’un nombre très faible d’électeurs. Dans ce cas, il serait à tout le moins indispensable de fixer un quorum de votants à atteindre…

On le voit, l’Université s’approche de plus en plus d’une difficulté qui, même si elle pouvait paraître peu probable au départ, s’avère de plus en plus réaliste à présent. Espérons que le Conseil évitera la précipitation, qu’il se donnera le temps d’une réflexion approfondie et que la solution sera telle qu’on ne s’aventurera pas vers quatre années durant lesquelles la légitimité rectorale puisse être concrètement ou même implicitement remise en cause. Il en va du prestige de l’Institution.