J’ai donné récemment une interview à Johanne Montay pour son très bon article sur les éditeurs prédateurs, Payer pour publier un article scientifique : le fléau des revues prédatrices, décliné dans plusieurs interventions dans les journaux parlés de la RTBF.
En illustration, voici qu’arrive mon premier prédateur du jour (il en viendra plusieurs autres, comme tous les jours et de plus en plus souvent !)

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Hi Dr. Rentier B,
I hope you’re safe from the COVID-19 global pandemic! Stay at home and stay safe.
How are doing today? This is Mark Richardson, I saw your recent publication online “Pediatric Pneumonia” and we are happy to write this email conveying my thanks for such manuscript. We have received a few requests from students associated with our journal ES Journal of Pediatrics to gather your current research to be published in our journal, kindly let us know your availability.
Theme of this issue: “Consensus: varicella vaccination of healthy children—a challenge for Europe”.
Dead line for article submiss/ion is on June 2020 – July 2020,
Kindly follow the journal link:  / https://escientificlibrary.com/pediatrics/in-press.php
And you’re sorry if we take your precious time.
Note : If you are interested to join our/Editorial Board Member/Editor in Chief/, kindly submit your updated CV and research interest’s keywords.
Sincerely,
Mark Richardson
Editorial Office: ES Journal of Pediatrics
eScientific International Open Library
Rocklea, Pincode – 4106, Brisbane, Queensland, Australia
Email: pediatrics@escientificlibrary.org or submissions@escientificlibrary.com

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Tout d’abord, il faut savoir que je n’ai jamais de ma vie publié ni soumis d’article dans « Pediatric Pneumonia ». Je n’ai d’ailleurs pas la moindre expertise dans ce domaine. Voici déjà une étonnante maladresse… Qui peut se laisser prendre par une telle énormité.
Ensuite, le thème ainsi annoncé du prochain volume est, mot pour mot, le titre d’un article que j’ai publié il y a quelques années. L’appât est posé. Mais d’autres indices plus subtils apparaissent rapidement.

Le nom ES Journal of Pediatrics ressemble à celui du très sérieux Journal of Pediatrics, mais ce n’est pas lui !
L’adresse australienne n’existe pas réellement ou, plutôt, est incomplète. Elle réfère à un quartier de Brisbane, sans plus.
Le facteur d’impact annoncé comme appât pour ceux qui, trop nombreux hélas, y attachent encore de l’importance, n’est pas officiel ni même visible où que ce soit.
Le coût pour publier est de 300 €, ce qui, pour une publication payante, serait raisonnable, si toutefois elle pouvait être considérée comme fiable, ce qui n’est évidemment pas le cas ici. En outre, la rétraction n’est envisageable que pendant une semaine et au prix additionnel de 30 €.
La proposition flatteuse (par ailleurs ouverte à tous, rien de personnel, donc), de faire partie du comité éditorial de la revue ou de devenir un reviewer n’a aucun sens lorsqu’elle s’adresse à quelqu’un d’incompétent. C’est dire le sérieux de la proposition.
Le style est également révélateur : « Hi Dr. Rentier B » est non seulement inhabituellement familier et de toute évidence automatisé. Ajoutons-y quelques fautes d’anglais flagrantes (« How are doing today? », « dead line » ou « you’re sorry if we take your precious time », parmi beaucoup d’autres tournures de phrase étranges) et le tableau est complet.

À cet égard, le commentaire que l’on trouve en fouinant un peu sur le site web de l’éditeur est révélateur (les étrangetés et maladresses de langage sont soulignées par moi) :
«  We think about manuscript for publication from any piece of the world and guarantee that all entries are refereed through a twofold visually impaired procedure (double blind peer review process). The quick and productive survey and distribution procedure makes your Papers promptly accessible online to every one of peruses quickly upon distribution. Every one of our commentators attempts to keep submitted compositions and related information secret and not redistribute them without authorization from the journal. All the distributed substance is for all time put away in our documents and we utilize Digital Object Identifier (DOI) to find the Articles all through the world. We heartily welcome creators to visit our site and present their logical papers to our Journals. »

La qualité de l’écriture doit immédiatement inspirer de sérieux doutes quant à la qualité des publications et à leurs chances d’être diffusées utilement dans la communauté scientifique. Cependant, l’aspect du site web est très professionnel et s’il n’était truffé de maladresses langagières, il pourrait aisément tromper son monde. Ces arnaqueurs sont en train de s’améliorer considérablement. On frémit à penser qu’avec les moyens qu’ils auront vite acquis, ces pseudo-éditeurs pourraient bientôt s’offrir un support professionnel de rédaction de leurs courriels et de leur site et ainsi gommer les imperfections qui les trahissent encore…

Le conseil à donner est de publier où on le souhaite mais d’en faire personnellement et volontairement la démarche, l’auteur trouvant lui-même son éditeur, et surtout de ne jamais écouter les sollicitations de sirènes flatteuses. Elles sont d’emblée suspectes.

A prédateur, prédateur et demi !

Mais je m’en voudrais d’en rester là en matière de prédation. L’essor de ces éditions prédatrices provient en réalité d’un effet pervers de l’Open Access (OA). En effet, sentant leurs immenses profits menacés par l’OA, les grands éditeurs (majors) qui cultivent depuis de nombreuses années une autre forme de prédation et qui l’exercent sur les universités et leurs bibliothèques, je n’y reviens pas, ont décidé de jouer la carte de l’OA après l’avoir farouchement combattu, mais ont fait basculer le mode de paiement… De payer pour lire, on en est venu à payer pour publier. Cette manoeuvre a bien réussi car beaucoup de chercheurs sont prêts à dépenser une partie de leurs moyens de recherche pour s’offrir un article dans une revue prestigieuse aux yeux de leurs collègues. L’idée de payer pour publier (incidemment contraire à tous les principes de neutralité et d’évitement des conflits d’intérêts) s’est ainsi installée insidieusement et a fait naître les vocations chez des escrocs qui se sont lancés dans le business.

La faute est donc, non pas à l’OA mais à ceux qui en ont détourné l’esprit, pervertissant même le terme Gold OA, inventé pour décrire la publication gratuite tant à la lecture qu’à l’écriture. Au passage, beaucoup de publications chez les majors restent payantes à lire, le paiement par l’auteur pour publier étant la condition de l’OA immédiat de l’article, les autres articles restant payants à la lecture. Bref, le profit est partout et de tous les côtés dans ce système, alors qu’il existe aujourd’hui des plateforme de pré-publication ouvertes gratuites permettant de prendre date et de s’exposer à une révision ouverte par les pairs.

Alors, ces grands éditeurs-là sont-ils moins prédateurs ?