Le consensus scientifique ne se décrète pas, il se construit

M. François-Xavier Heynen, docteur en philosophie des sciences, auteur et journaliste, a publié ce 12 août une carte blanche dans la Libre Belgique. Je n’ai pas l’heur de le connaître et je ne sais pas ce qu’il fait, mais j’avoue éprouver une inquiétude quant à son jugement sur les positions du groupe d’universitaires CovidRationnel et les miennes sur la gestion de la crise. Je lui adresse donc, en toute courtoisie, cette réponse :

Bonjour Monsieur Heynen,

Tout d’abord, je dois vous dire que mon objectif, lorsque je m’exprime publiquement – sur mon blog ou ailleurs – est de réagir et de poser des questions chaque fois qu’une décision est prise qui affecte la population et lorsqu’on la justifie par des observations et analyses scientifiques dont je découvre qu’elles sont soit fausses, soit non-fondées, soit tout simplement non-vérifiées, non-confirmées, non-reproduites.

Je vois que vous êtes détenteur d’un doctorat en philosophie des sciences et je vous en félicite. Cela fait de vous un théoricien de la science tout-à-fait respectable. Toutefois, je m’interroge sur le point de savoir si vous avez eu l’occasion d’être aussi un praticien de la recherche. Car c’est bien une des premières choses que l’on enseigne à un chercheur débutant : vérifier ses sources et les valider, ne jamais rien affirmer de manière péremptoire et garantir la qualité de ses résultats par une totale transparence. Une clarté complète doit caractériser son travail pour qu’il soit acceptable et accepté, ce qui n’empêche jamais, à aucun moment, la remise en question. Cette vision rigoureuse de la recherche est la mienne et elle est partagée par tous les membres de CovidRationnel, c’est même un principe auquel nous tenons.

Nous nous accordons également sur la nécessité de ne jamais transformer un fait scientifique en dogme immuable et de cultiver un doute sain, pas une méfiance systématique à l’égard de tout ce qui pourrait apparaître comme une vérité absolue, ni le soupçon, car celui-ci ne reflète qu’une méfiance à l’égard des autres et de leurs compétences. Visiblement, cette approche nous différencie de vous.

Sur le doute

Pour vous, «le prétexte du doute» serait «aujourd’hui devenu à la mode pour justifier les positions politiques les plus diverses». Et de prendre pour exemple notre analyse d’un sujet qui n’était encore qu’une évocation à ce moment-là : la vaccination des adolescents et des enfants. Il s’agissait essentiellement d’interroger nos autorités pour savoir si elles avaient pris en compte l’énormité d’une telle initiative dans un contexte où tant de questions restent posées et où on dispose de si peu de recul. Pendant plusieurs décennies, j’ai appris à peser au mieux le pour et le contre d’un acte aussi risqué qu’une vaccination, quelle qu’elle soit, et en particulier lorsque la suggestion de l’administrer aux enfants survient dans le cadre, très normé d’habitude, de l’établissement d’une politique de vaccination. La quasi-absence de réflexion sur cette question m’a donc immédiatement interpellé. A vos yeux, la prudence que nous manifestons là, en vertu du plus élémentaire principe de précaution, témoignerait d’ «une méconnaissance de l’enjeu réel du moment et instillerait un climat délétère à la fois pour la science et pour la démocratie».

En d’autres termes, exprimer une interrogation à propos de données devant permettre de consentir ou non à la vaccination de façon éclairée, et exprimer cette interrogation pour précisément fournir un éclairage digne de ce nom, compréhensible par tout le monde, y compris par les plus jeunes, peut, selon vous, créer un climat tel qu’il nuise à la science ? Alors qu’il en est l’essence-même ? Qu’il nuise à la démocratie ? Alors qu’il en est un des piliers ?

Je vous fais remarquer que les campagnes organisées par les pouvoirs publics, tant fédéraux que régionaux ou communautaires, n’ont en rien éclairé la population, et les jeunes en particulier. Au contraire, ils n’ont attiré leur attention que sur des futilités avec le renfort de chanteurs, humoristes et disk-jokeys promettant l’illusion de pouvoir revenir à une vie «comme avant» vis-à-vis de leurs études, de leurs amis et de leurs aînés. Promesse qui ne peut être tenue, puisque les vaccins actuels n’empêchent pas complètement d’être contaminé et contaminant, nous dit-on, et l’incertitude persiste.

Ce qui est frappant, dans votre plaidoyer, c’est que même si un doute existe, il ne faut surtout pas que le commun des mortels en soit informé. Les citoyens sont-ils donc si ignorants et tellement incapables de s’instruire qu’à leur égard, seule la propagande soit envisageable? Voilà, pour un philosophe, une vision bien platonicienne du savant, où la vérité doit rester l’apanage des philosophes, réservant à la population le «pieux mensonge». Et une posture aristocratique bien étrangère à la démocratie telle qu’on la conçoit aujourd’hui, du moins dans une certaine forme de civilisation.

Sur le soupçon

Nous ne soupçonnons rien ni personne. « Descartes, nous rappelez-vous, fonde la science moderne sur le doute, pas sur le soupçon ». Tous, nous sommes d’accord avec lui. Lorsque vous affirmez que nos interrogations reflètent, non pas un doute mais un soupçon, vous vous égarez. Peut-être tentez-vous par là de nous cataloguer dans le champ du complotisme, ce qui, de nos jours, est devenu le prétexte facile pour discréditer tout contradicteur, aussi compétent soit-il. Le terme «complotiste» est tellement galvaudé qu’il en perd tout son sens. Et aucun d’entre nous n’a jamais formulé d’accusation de complot à propos de quiconque, même pas de personnes dont les potentiels conflits d’intérêt sont publiquement déclarés sans que cela ne semble inquiéter qui que ce soit. Permettez-moi simplement de vous rappeler que Descartes a dit également : «Toute science est une connaissance certaine et évidente». Donc tout compromis pour appeler science ce qui est encore imparfaitement connu s’écarte dangereusement de ce principe cartésien et mérite de se voir appliquer un rigoureux principe de précaution.

Sur le caractère politique de notre discours

Nous n’avons aucun agenda politique. Notre seul désir est d’empêcher l’utilisation inadéquate de la science pour ce qu’elle ne dit pas. Je maintiens que mes intentions, pas plus que celles du groupe CovidRationnel, ne sont politiques. Je quitterais immédiatement le groupe s’y j’en décelais les prémices. Mais si c’est poser un acte politique que d’exprimer un avis de citoyen, sous-tendu par des connaissances scientifiques, en désaccord avec des mesures gouvernementales imposées, alors oui, je le revendique.

La démocratie serait-elle donc pour vous une organisation de la société telle que des voix dissidentes ne puissent s’exprimer sans être accusées d’indiscipline ? Ordonne-t’elle aux experts en désaccord avec une doxa de garder pour eux leurs réserves et critiques pour ne pas risquer de compromette une politique que par ailleurs, ils désapprouvent ? Doit-on se taire pour ne pas risquer d’«alimenter un discours anti-scientifique et générer une récupération politique» ?

Pour vous, la division est opposable au véritable fondement de la démarche scientifique : le consensus. Il n’est donc pas convenable de s’écarter publiquement (sur le Net) de ce consensus officiel, comme si un tel consensus pouvait exister sans discussion possible. Ce cher Galilée s’étoufferait à vous entendre. Mais, M. Heynen, ce dont vous parlez n’est nullement un consensus scientifique (il suffit de consulter la foison de publications scientifiques de la dernière année pour s’en convaincre facilement). Il s’agit par contre d’un consensus politique, précisément. Toute démocratie se doit d’être éclairée par divers prismes. En vous suivant, on s’en écarte en prétendant qu’il n’en existe qu’un seul. Est-ce vers cela que nous voulons, en tant que citoyens, nous tourner ? Faire silence en permanence et régler ses comptes a posteriori tous le 4 ou 6 ans, est-ce là une solution tenable de nos jours ?

Sur l’utilisation du Net par les scientifiques

Dois-je rappeler que le Net a été inventé pour faciliter la communication entre les militaires, certes, mais aussi entre les chercheurs ? Vous me reprochez, ainsi qu’à CovidRationnel, d’utiliser des blogs pour nous exprimer. «Un texte publié sur le Net» dites-vous , «s’adresse à tous, sans cadre». L’usage des réseaux sociaux et l’utilisation par les autorités publiques de jeunes influenceurs du Net pour diffuser la propagande vaccinale auprès des adolescents ne vous choque apparemment pas autant, voire pas du tout. Sachez également que nous sommes également capables d’utiliser des voies de publication plus étroitement dirigées vers des scientifiques et dont nous avons l’habitude, mais que nous sommes conscients que ce mode de communication auquel vous voulez nous limiter risque encore moins de faire réfléchir nos décideurs.

Sur le rôle de l’expert officiel

Dans un article de votre blog, que j’ai consulté (je vois avec plaisir que vous vous servez de ces mêmes canaux « sans cadre » que nous, blog et cartes blanches), vous dites : «A force d’incarner une discipline et d’être au cœur d’enjeux colossaux, l’expert officiel risque d’empêcher l’émergence d’autres paradigmes ou même, plus simplement, les discussions au sein de son paradigme. La parole de l’expert n’est pas celle du doute scientifique, elle est celle de la maîtrise d’une discipline dont on pourrait oublier qu’elle n’en est qu’une, parmi d’autres». Cela date de l’an dernier, mais là, sur cette réflexion, je suis vraiment prêt à vous rejoindre.

Bien cordialement,

Bernard Rentier


P.S.: ce 15 août, j’apprends que Monsieur Heynen est chargé de communication des Services Publics de Wallonie (Région Wallonne). Omettre de faire état de son emploi principal dans la fonction publique lorsqu’on s’exprime publiquement, même à titre personnel, est une faute. De la part du journal, c’est également une dissimulation peu compréhensible.  Par ailleurs, peut-on se permettre de donner des leçons de déontologie lorsqu’on ignore son propre devoir de réserve ? 

15 commentaires sur “Le consensus scientifique ne se décrète pas, il se construit

  1. Fetter Serge

    Bien belle réponse !

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  2. Christian Bounif

    Juste Bravo mais vraiment bravo!

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  3. camille.ek@uliege.be

    Bonjour Monsieur Rentier,

    Toutes mes félicitations pour votre réponse très bien tapée au philosophe qui vous faisait la leçon. Chapeau,

    Camille Ek

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  4. Nicolay

    Pour certains dont je fais partie, l’ecoute de vos réflexions et parfois de vos doutes, nous a permis, de rester en accord avec ce que nous avons appris durant nos études. Les choses évoluent parfois rapidement mais jusqu’à présent on comprenait. Ce qui n’a plus été le cas avec la gestion de cette crise. Nous avons vécu la pandémie en son cœur. Vos prises de position sont pour nous une question de santé mentale. Oui, nous avons besoin de comprendre (durant nos études, nous avons appris à étudier, à rechercher, à comprendre, à nous adapter, à être emphatique et humain). MERCI.

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    1. Arnaud

      Bonjour,

      Je vous rejoins totalement. Ce blog m’apporte un peu de sérénité quand je n’en peux plus. Dans chaque ligne on retrouve ce goût de transmettre et la confiance dans la capacité de l’autre (quel que soit son bagage) à faire la moitié du chemin vers la compréhension.

      Je remercie le Pr Rentier pour sa persévérance et son abnégation. Courage.

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  5. Simar Marie Helene

    Bravo pour votre réponse à ce philosophe! J’écoute peu les médias car cela devient insupportable ! Je me fie à mon bon sens qui m’a toujours fait penser que vacciner pour des virus qui mutent n’est pas très efficace et n’a pas beaucoup de sens ! Je précise que je ne suis pas scientifique mais que j’ai fait des humanités greco latines! Bonne journée

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  6. Joseph

    Monsieur Heynen est chargé de communication des Services Publics de la Région Wallonne depuis 2009 (voir son profil LinkedIn).

    Question.

    Pourquoi La Libre Belgique et l’auteur omettent-ils d’informer leurs lecteurs sur le statut de ce fonctionnaire chargé de la communication publique, et se limitent-ils, en guise de présentation, à son diplôme de philosophe et ses activités littéraires?

    Il ne faut pas prendre les enfant du bon dieu pour…

    Merci mille fois Monsieur Rentier.

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    1. Merci pour cette précision, elle est de taille ! Omettre de faire état de son emploi principal dans la fonction publique est une faute. De la part du journal, c’est également une dissimulation peu compréhensible. Se permettre de donner des leçons de déontologie de la communication lorsqu’on est soi-même tenu à un devoir de réserve en raison de ses fonctions dans un service public, c’est une faute également. Décidément, j’avais relevé les inconséquences du texte, mais ce Monsieur ne semble pas avoir tout bien compris, ni chez ceux qu’il brocarde, ni à propos de sa propre éthique.

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  7. Joseph

    Faute de l’auteur. Faute du journal.
    Cela ouvre un droit de réponse d’autant plus vigoureux que le contenu de la carte de blanche le justifie déjà en lui-même, si du moins vous jugez que tout cela en vaut la peine.

    Pour le reste, ces petits arrangements avec la réalité sont autant d’impostures dont l’accumulation devient non seulement lassante mais surtout sape l’indispensable confiance dans la presse, pilier de la démocratie dont le chargé de communication des services publics de la région wallonne se veut pourtant le héraut…

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    1. Les inconséquences de l’auteur sont tellement énormes que le droit de réponse, pour la part, peut se limiter à mon blog. CovidRationnel, pour sa part, envisage bien une réponse.

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  8. Jean-Louis Lamboray

    Cher Bernard

    Quelle belle réponse. Et honte à l’auteur et à LLB d’avoir omis son affiliation. Vois une suggestion en PS.

    A très bientôt

    JL

    PS Quant au paragraphe ci dessous, ne serait-il pas plus proche de la réalité de dire que notre agenda est politique, puisqu’il vise une plus grande autonomie du citoyen, mais qu’il n’est pas politicien, car non soumis à un quelconque parti politique ?

    « Nous n’avons aucun agenda politique. Notre seul désir est d’empêcher l’utilisation inadéquate de la science pour ce qu’elle ne dit pas. Je maintiens que mes intentions, pas plus que celles du groupe CovidRationnel, ne sont politiques. Je quitterais immédiatement le groupe s’y j’en décelais les prémices. Mais si c’est poser un acte politique que d’exprimer un avis de citoyen, sous-tendu par des connaissances scientifiques, en désaccord avec des mesures gouvernementales imposées, alors oui, je le revendique ».

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  9. PeetersMC

    Voici ´ Raymond la Science ‘ remis à sa place !

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  10. Jean-Marie Lacrosse

    Votre réponse est particulièrement remarquable. Si vous le permettez, je pense qu’elle deviendrait encore plus convaincante si vous insistiez sur la distinction à opérer entre la science et la recherche ou entre la science faite et la science à faire. Cette confusion dans laquelle patauge monsieur Heynen est constamment faite de nos jours. Elle nous conduit, dans le domaine de la connaissance, à une oscillation permanente entre une posture de doute radical et permanent et des certitudes assénées dogmatiquement sans être suffisamment étayées. Cette distinction je l’ai trouvée récemment rappelée sous la plume de deux auteurs que j’estime beaucoup, Etienne Klein et Marcel Gauchet.
    Comme notre « philosophe » ne la prend pas en compte, il sombre dans les plus énormes contradictions. Ainsi la parabole cartésienne des voyageurs perdus dans la forêt est utilisée par Descartes « pour évoquer une période sans connaissances scientifiques établies » et l’exemple qu’il prend n’a rien à voir avec notre situation actuelle « le soupçon peut affirmer qu’il est impossible de certifier que le soleil se lèvera demain ». Or autant nous savons avec certitude que le soleil se lèvera demain, autant nous disposons de connaissances établies dans les domaines de la virologie, de l’immunologie, de l’épidémiologie, etc, mais ces connaissances établies n’arrêtent pas la recherche et les doutes, les questions, les interrogations qui accompagnent toute recherche digne de ce nom. La science faite débouche sur des certitudes mais celles-ci, une fois acquises, ouvrent sur de nouvelles questions sans que, à vue d’homme, le processus puisse s’arrêter un jour. Ainsi donc, connaissance et ignorance marchent du même pas, ce sera ainsi jusqu’à la fin des temps.
    Ce à quoi on assiste ici me semble être ici un symptôme supplémentaire de la profonde désorientation temporelle de nos sociétés provoquée par la crise de l’avenir -souvenez-vous du « no future », l’emblème du mouvement punk- depuis à peu près 1975. Une question philosophique donc avec laquelle notre prétendu philosophe semble très peu au clair. Comme si nous n’avions aujourd’hui aucune carte pour nous orienter à l’instar des voyageurs forestiers de Descartes. Dans les dernières pages de son ouvrage « Le nouveau Monde » (pp.712 et suivantes) intitulées « De la réflexivité à l’auto-réflexion, Marcel Gauchet explore la disparition de cette disposition futuriste et souligne « l’inédit de la situation » : cette disposition, note-t-il, inscrivait cet horizon dans leur configuration structurelle, « depuis les révolutions de la fin du XVIIIème siècle, nos sociétés vivaient sous le signe du dépassement de leur état présent ».
    On ne peut que conseiller à tous ceux qui s’intéressent sérieusement à la philosophie de ne pas se satisfaire de ces réflexions dites philosophiques qui ne vont jamais au fond des choses et nous ramènent sans le dire au Platon de La République dont l’idéal est en réalité -vous avez raison de le rappeler- non la démocratie mais…l’aristocratie.

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  11. Que ça fait du bien de se plonger dans des réflexions de qualité. Merci.

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