Quand certains anticorps font l’inverse de ce qu’on attend d’eux…

Il est connu depuis longtemps que, dans le cas de diverses infections (Zika, fièvre jaune, dengue, coronavirus) certains anticorps peuvent favoriser l’infection par le SARS-CoV-2 en vertu d’un phénomène d’ADE (antibody-dependent enhancement) et que de tels anticorps sont très précisément dirigés contre le domaine N-terminal (NTD) de la protéine Spike (S) de la souche originale Wuhan/D614G du virus, un phénomène observé in vitro, mais heureusement pas in vivo.

En effet, il est rassurant que la compétition entre anticorps neutralisants et anticorps amplificateurs, également appelés facilitants, tourne à l’avantage des neutralisants, in vivo, donc dans l’infection naturelle ou suite à la vaccination avec la protéine S de la souche originale.

Toutefois, une étude similaire sur le variant Delta montre que les anticorps amplificateurs ont une affinité plus élevée pour les NTD de ce variant que pour ceux de la souche originale. Ils renforcent la liaison de la protéine S à la membrane de la cellule hôte en fixant le NTD aux microdomaines de « radeaux lipidiques » de l’hôte. Ce mécanisme de stabilisation peut faciliter un changement de conformation qui démasque, sur la protéine S du virus, le domaine de liaison au récepteur (RBD) et rend l’attachement du virus plus efficace.

L’équilibre entre anticorps neutralisants et facilitants chez les vaccinés est en faveur de la neutralisation pour la souche originale Wuhan/D614G. Mais, dans le cas d’une rencontre avec le variant Delta, les anticorps neutralisants ont une affinité réduite pour Spike, tandis que les anticorps facilitants présentent une affinité nettement supérieure. Ainsi, l’ADE peut être un sujet de préoccupation pour la vaccination basée exclusivement sur la protéine S de la souche originale (que ce soit via ARNm ou vecteurs viraux). L’infection naturelle jouant sur une gamme plus étendue d’épitopes, cette compétition entre neutralisants et facilitants est plus à l’avantage des premiers.

Les auteurs de cet article recommandent l’utilisation de vaccins de deuxième génération avec des formulations de la protéine S dépourvues d’épitopes structurellement conservés responsables de l’ADE, une stratégie que rejette un producteur de vaccins qui préfère, lui, une troisième injection du même « vaccin »… Difficile à comprendre à la lumière de ces données. On attribue à Albert Einstein à peu près ceci « La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent ».


Ajout du 14 août 2020 : voici une publication rassurante concernant l’ADE (pour ceux qui me reprochent de n’évoquer exclusivement que les articles alarmistes ! 😉). Il s’agit incontestablement d’un bon article et donc, il est une preuve de plus que la science se construit à partir de blocs disparates et parfois contradictoires. Toutefois, à propos de cet article-ci, le travail a été réalisé chez la souris avec un virus génétiquement modifié pour être adapté à infecter cet animal. On n’est donc pas chez l’humain, ni avec le Sars-CoV-2 qui infecte les humains. Comme le mécanisme de l’ADE est extraordinairement complexe car plus l’interaction entre les différents moyens de défense de l’organisme et l’agent pathogène est complexe, moins les modèles expérimentaux sont relevants. Toutefois, je ne crois pas qu’il faille jeter à rien des éléments comme celui-ci, il faut les ajouter au débat, mais avec toute la circonspection que cela nécessite. Le consensus, contrairement à ce que prétendent certains, ne s’atteint pas à marches forcées.


[Encore une fois, il n’entre pas dans mes intentions de prétendre que la vaccination contre la Covid-19 est dangereuse mais seulement d’attirer l’attention sur les (nombreuses) inconnues qui persistent quant aux mécanismes moléculaires impliqués.]

6 commentaires sur “Quand certains anticorps font l’inverse de ce qu’on attend d’eux…

  1. joss

    Paul Watzlawick : « Le problème c’est la solution », indiquant que celui qui se heurte à une difficulté récurrente est aussi celui qui, par la solution qu’il choisit, crée ou maintient le problème.

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  2. Thomas Kesteman

    Bonjour. Si votre article est très clair et pédagogue, je trouve votre dernier paragraphe un peu raccourci, voire injustement critique. Si on lève le nez des boites de Petri, on peut regarder les chiffres d’effectiveness (efficacité en vie réelle, en dehors des esssais cliniques) des vaccins vis-à-vis du variant Delta. Oui, il y a une petite diminution d’efficacité (genre 88% au lieu de 93%), mais effectivement, peut-être pas de quoi devoir revoir sa copie entièrement. Revoir la recette, c’est repartir pour au moins un an ou deux de développement et d’essais cliniques et une incertitude que le vaccin sera vraiment meilleur à la fin. Je peux comprendre qu’ils attendent de voir apparaître LE variant qui échappe complètement à l’immunité naturelle ou vaccinale. On peut en discuter, mais cela ne me paraît pas complètement fou comme position, contrairement à votre conclusion.

    Effectiveness du vaccin contre Delta en UK: https://www.gov.uk/government/news/vaccines-highly-effective-against-b-1-617-2-variant-after-2-doses. Et étude complète ici: https://www.nejm.org/doi/full/10.1056/NEJMoa2108891
    Effectiveness better against severe forms https://www.gov.uk/government/news/vaccines-highly-effective-against-hospitalisation-from-delta-variant
    Effectiveness Israël delta: https://www.haaretz.com/israel-news/the-israeli-graphs-that-prove-covid-vaccines-are-working-1.10101640

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    1. Je ne vous suis pas bien. Le dernier paragraphe reprend simplement la recommandation des auteurs de l’article que je rapporte et l’opinion inverse du patron de BioNTech. La seule touche personnelle que j’y ai mise (et également pour l’ensemble du ‘post’) est la citation d’Einstein, petite pique à la suggestion par le producteur d’une troisième dose du même vaccin à propos de laquelle je me permets d’émettre un doute. J’imagine que personne ne pensera à lui faire remarquer qu’il a vendu une protection en 2 doses et que donc les doses ultérieures devraient être gratuite pour défaut de satisfaction…
      Ma conclusion n’est donc pas du tout qu’attendre l’arrivée d’un variant avant de changer la formule soit complètement fou. Pas du tout. J’ai un léger doute sur le fait que la troisième dose résolve la question, c’est tout.

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  3. Yves PAUL

    Bonjour Monsieur Rentier.
    Comme mon esprit critique en immunologie a été bien formé ( jai eu la chance de vous avoir comme professeur 😉 ), je m’étais déjà inquiété, au cours de l’été 2020, des phénomènes d’ADE dans le cadre de la réponse immunitaire naturelle ou induite contre le sars-cov-2.
    Voici quelques liens bibliographiques consultés à cette occasion.
    Bien à vous.

    https://www.nature.com/articles/s41586-020-2538-8.epdf?sharing_token=oWuNO4YlsLlfbC17Ze61GtRgN0jAjWel9jnR3ZoTv0M-z8kQps2E9pEN_zUcKuVPwGGwRuwrfiWksxPHmRhWfviwxWhKzj45dWyq6mIK-9ZymMmkidxAV6f-bKok6WJX3DXeSj05xFW1rZ7eLs_JoOVPAF2_Sn-5oNvDBDkfJlc%3D

    https://www.nature.com/articles/d41587-020-00016-w?fbclid=IwAR0TzpoJjw5LzrRDiLlQHjDlGGbIvAUc-DpgzxgoBxGDQmkJOdVmBodWw44

    https://www.cambridge.org/core/services/aop-cambridge-core/content/view/504FE38E2475590EFE93872BC6D67D3D/S2059866120000394a.pdf/potential_for_antibodydependent_enhancement_of_sarscov2_infection_translational_implications_for_vaccine_development.pdf?fbclid=IwAR3vSg6OgXSvi2eA_pjlH_j8A2U6SJCZaaNgYx8sMJ9FuWPUjX3ThBQJI1g

    Bulletin de l’Académie Vétérinaire de France, 2020
    VACCINS VETERINAIRES CONTRE LES CORONAVIROSES ANIMALES DANS LE CONTEXTE COVID 19
    Par Bernard CHARLEY et Jean-Christophe AUDONNET (Note soumise le 6 avril 2020, acceptée le 9 avril 2020)

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  4. Jean-Claude Delleuze

    Article sur le sujet : « Si les vaccins en évaluation contre la COVID-19 se révèlent efficaces, la prévention de la VAED reposera, non seulement sur un suivi attentif après commercialisation, mais également sur des mesures visant à s’assurer que les taux d’anticorps neutralisants obtenus restent suffisamment élevés chez toutes les personnes vaccinées, en particulier les sujets âgés, ce qui peut nécessiter un calendrier de rappels fréquents.
    Si, comme cela est probable, l’infection à SARS-CoV-2 devient endémique, cette précaution sera essentielle à respecter, sauf à voir apparaître des bouffées épidémiques de formes sévères chez des personnes vaccinées, mal protégées par leur immunité humorale et cellulaire. »
    https://www.vidal.fr/actualites/26105-vaccins-contre-la-covid-19-doit-on-s-inquieter-du-risque-de-maladie-aggravee-chez-les-personnes-vaccinees.html

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