Le virus et les simplismes

Le problème, avec une vraie prise en compte de l’immunité naturelle, est qu’on tend à l’évacuer de façon simpliste, au nom du solutionnisme technologique. «On a des vaccins, donc on peut se passer de l’immunité naturelle car celle-ci est dangereuse». Si ceci est vrai pour certains agents infectieux, ça ne l’est pas pour tous, chaque cas est particulier. L’ignorer est un premier simplisme.

Quand on parle de danger, il faut toujours garder en tête la balance bénéfice/risque qui n’est autre qu’un calcul de probabilités sur ce rapport. Mais le deuxième simplisme consiste, pour certains virus qui ont des effets très différents en fonction des tranches d’âge ou de comorbidités reconnues, à globaliser le risque de manière uniforme.

Le troisième simplisme, le plus consternant, consiste à considérer toute stratégie proposant de tenir compte de l’immunité naturelle implique nécessairement de «laisser courir le virus» sans le moindre contrôle et dans un relâchement complet de toutes les mesures sanitaires comme l’a pratiqué l’Angleterre de Johnson en début de crise ou le Brésil de Bolsonaro. C’est l’argument qu’on m’a opposé chaque fois que j’ai osé prononcer les mots «immunité naturelle», en ne manquant pas de m’accuser de vouloir faire de l’eugénisme. Indépendamment du caractère absurde et insultant d’un tel amalgame, il implique également qu’évoquer l’immunité naturelle comme solution partielle, c’est éliminer toute autre possibilité. Un tel raccourci témoigne d’un quatrième simplisme, qui est l’idée qu’il n’existe qu’une seule solution au problème COVID : la prévention (communément appelée «Zéro COVID» ou «risque zéro»), alors que toutes les approches médicales des maladies infectieuses ont toujours combiné prévention ET thérapeutique. L’élimination d’emblée du jeu de la médecine générale et de traitements médicamenteux précoces (dont on commence à percevoir aujourd’hui l’intérêt) en faveur, d’une part, de mesures sanitaires dont il est inutile d’évoquer les ravages et, d’âtre part, de l’attente du vaccin salvateur, à été une grave erreur qu’il faut impérativement corriger, maintenant que les variants d’échappement à l’immunité vaccinale risquent de déclencher une vague «breakthrough» à l’entrée de l’automne, ce qui est tout-à-fait possible.

J’en profite pour évacuer un cinquième simplisme qui consiste à prétendre que les variants susceptibles d’échapper aux anticorps vaccinaux sont créés par la circulation du virus chez les non-vaccinés asymptomatiques. Certes, pour qu’il y ait variant, il doit y avoir mutation et pour qu’il y ait mutation, il doit y avoir réplication, chacun en convient. Mais pour qu’il y ait sélection naturelle et stabilisation d’un variant, il faut une pression de sélection. Pour un virus à transmission aérogène, à côté de facteur sélectifs comme la température, l’hygrométrie et la densité des cibles potentielles, la principale pression de sélection, et de loin, est la pression immunitaire. Or celles-ci est, par définition, absente chez le non-vacciné primo-infecté. Elle est par contre bien présente chez le vacciné et, dans le cas de vaccins ciblés contre une seule protéine virale, ce qui est le cas de tous les vaccins actuellement utilisés en Europe, elle concerne exclusivement cette protéine. L’échappement d’un variant permettant une nouvelle vague a donc plus de chances d’être généré par une immunité vaccinale que par une circulation virale parmi une population immuno-naïve, sans oublier que, contrairement à une idée persistante, l’infection virale immunise très bien et pour longtemps, probablement pour toujours (évidemment par rapport à un même virus inchangé). Je dois à l’objectivité de signaler que cette vision des choses, de plus en plus répandue et soutenue par des évidences, est néanmoins contestée, une preuve, s’il en fallait encore, de la complexité du sujet et de la non-unanimité de la science en marche. Ceci est un appel de plus à la prudence et à l’ouverture d’esprit : la vérité scientifique est difficile à atteindre et peut à tout moment être remise en question par des observations ou expérimentations fiables et vérifiables.

Pour en revenir à l’immunité naturelle en tant que composant stratégique de la gestion de crise, ne simplifions pas à outrance le propos en parlant de sélection naturelle libre vis-à-vis des personnes à risque, mais commençons par faire ce que je réclamais déjà il y a un an : un état des lieux de l’immunité naturelle dans la population. Nous ne disposons toujours pas d’une information aussi élémentaire. Ensuite, prenons le risque de laisser s’élargir la proportion d’immunisés naturels sous un contrôle strict et une veille de première ligne par les généralistes, en leur laissant la liberté de traiter très précocement au moyen de médicaments qui ont montré, dans d’autres pays ou dans des essais validés, une activité dans ces conditions. L’été est la meilleure période pour cela, le virus circulant peu et nos défenses naturelles étant à leur meilleur niveau. Gardons en mémoire que des co-morbidités bien connues aujourd’hui prédisposent aux formes graves et doivent faire l’objet d’une vigilance particulière, y compris par la vaccination. Affectons des moyens accrus à l’encadrement hospitalier et tout particulièrement à un renforcement en termes de personnel qualifié et de rémunération de ce personnel.

Et pour ceux qui semblent croire que nous n’avons pas d’alternative à proposer, je les renvoie au blog de CovidRationnel, collectif qui se veut objectif, nuancé et multidisciplinaire, et qui a maintes fois proposé des mesures constructives et des stratégies de remplacement tenant mieux compte des effets collatéraux trop souvent négligés.

18 commentaires sur “Le virus et les simplismes

  1. Fetter Serge

    Une analyse claire, une de plus… Merci Monsieur Rentier !

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  2. Michel LECOQ

    Le deuxième simplisme est souvent caricaturé par le grand statisticien Nicolas Taleb qui dit ceci :
    « Statistiquement nous avons tous un sein et un testicule. »

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  3. Cristinela Floroiu

    excellent Monsieur! Merci!

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  4. Merci Monsieur Rentier de cerner didactiquement la complexité du problème.
    Cela permet de bien structurer de nombreuses lectures, éflexions et discussions.

    Et, chose appréciable, de ne plus se sentir trop seul pour ramer à contre courant 😉

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    1. Michel LECOQ

      Dans ses articles, Monsieur Rentier remonte à la source. Pour cela, il FAUT ramer à contre courant.

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  5. Chris

    Bonjour,
    Vous dites « L’échappement d’un variant permettant une nouvelle vague a donc plus de chances d’être généré par une immunité vaccinale que par une circulation virale parmi une population immuno-naïve ».
    Or les variant indiens, sud-africains, brésiliens, proviennent de pays où la population est peu, voire pas vaccinée du tout. Ces variants sont à l’origine de nouvelles vagues.
    Pourriez-vous s’il vous plaît m’éclairer sur ce point ?
    Je vous en remercie par avance.

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    1. Bien sûr.
      Je n’ai pas dit que les variants n’apparaissaient pas dans une population non-vaccinée, j’ai dit qu’il était vraisemblable que ces nouveaux-venus se développent plus aisément dans une population vaccinée contre une seule protéine que dans une population immunisée contre le virus tout entier. C’est mon opinion mais pas nécessairement celle de la nature ! L’expérimentation qui en cours sur une grande échelle nous le dira…

      Aimé par 2 personnes

  6. Marc Muller

    Les virus variants améliorent leur taux de reproduction, mais surtout leur capacité à mieux infecter leur hôte. Or, les vaccins ciblent, fort logiquement, la protéine impliquée dans l’infection …..donc il n’est pas totalement surprenant que des variants plus infectieux seraient aussi un peu moins sensibles au vaccin.

    Il est quand même évident que plus il y d’infectés, vaccinés ou non, plus le risque de nouveau variants est élevé. On parle de millions ici.

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    1. Certes, mais l’immunité vaccinale s’adresse incontestablement à moins d’épitopes que l’immunité naturelle qui réagit au virus complet. La pression de neutralisation est donc moindre avec les vaccins qui, en principe bien sûr, laissent plus d’échappatoires.

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  7. joss

    Si je comprends bien, en synthétisant, l’immunité naturelle (réponse différente d’un individu à l’autre) permettrait des mutations sur l’ensemble des protéines du virus, tandis que l’immunité vaccinale permettrait des mutations focalisées sur la seule protéine spike ?

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    1. Pas vraiment 🤔 En fait, la naturelle se caractérise par un éventail de réponses contre tous les épitopes (= sites antigéniques) du virus, ce que la vaccinale ne peut faire, par définition (je parle des vaccins ciblant la protéine S).

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  8. joss

    Merci, mais je constate que je me suis mal exprimé.
    Je réfléchissais sur un échappement immunitaire et des possibles mutations du virus.
    Dans un environnement d’individus principalement vaccinés, le virus ne peut survivre que s’il mute au niveau de sa protéine spike. Par déduction, on devrait y retrouver des variants ayant muté principalement à la protéine spike.
    Dans un environnement d’individus non vaccinés, le virus pourrait survivre en mutant sur une autre protéine (autre que la spike).
    Si mon raisonnement est correct, les variants qui courent dans la nature avec des mutations principales au niveau de la protéine spike sont fort probablement dus à la vaccination (probabilité élevée).

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    1. Le raisonnement est intéressant mais en réalité, l’immunité naturelle est un panel large de réponses, y compris contre Spike, évidemment. Donc même chose qu’avec le vaccin, plus tout le reste ! Et dans le reste, il y a des épitopes suscitant aussi des anticorps neutralisants.
      Je comprends que la notion d’immunisation naturelle effraie, en raison du danger pour certaines personnes, mais la discussion est ici strictement au sujet de la qualité et la richesse de l’immunité, selon le mode d’acquisition.
      Lire : https://www.news-medical.net/news/20210409/Does-natural-infection-with-SARS-CoV-2-offer-more-protection-than-a-vaccine-against-new-variants.aspx

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  9. Dom Myriam

    J ai pu lire que l immunité naturelle « acquise », suite à la contraction du virus en mars 2020 et à la guérison, pourrait être malmenée voire annihilée par l administration du vaccin, ce qui serait évidemment dommage, mais est-ce le cas selon vous ? Merci pour vos éclaircissements.

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    1. Je ne connais aucun élément qui pourrait nourrir cette inquiétude… En tout cas pas comme c’est formulé là…

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  10. joss

    Les dogmes commenceraient à s’effriter ?
    Herd immunity a ‘mythical’ goal that will never be reached, says Oxford vaccine head
    https://www.telegraph.co.uk/global-health/science-and-disease/herd-immunity-mythical-goal-will-never-reached-says-oxford-vaccine/

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  11. Alain Hensenne

    Pour être complet, il ne faut pas perdre de vue que la Covid-19 est une zoonose et que lorsque la barrière inter-espèce est rompue, des mutations apparaissant des deux côtés, on peut s’attendre à des phénomènes de feed-back positifs compliquant sérieusement les modèles prévisionnels, avec ou sans pression sélective vaccinale.

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