Vous avez dit “un” vaccin ?

Bien que souvent sollicité, je ne me suis encore jamais exprimé sur “le” vaccin COVID. Et pour cause : quand on ne sait rien, on ne dit rien, c’est un principe qui m’est cher et qui n’est pas partagé par tout le monde.

Jusqu’au 10 décembre 2020, aucune donnée issue d’une étude scientifique sérieuse n’était disponible en matière de vaccins anti-Covid-19. On savait qu’il y en avait en préparation, certains d’entre eux étant d’une conception totalement nouvelle, basée sur des principes fondamentalement différents de ceux des vaccins connus. Toutefois, il s’agissait là de communiqués de presse et non de publications scientifiques sans lesquelles il n’est pas possible de donner un avis. Un tel manque de précisions conduit inévitablement à la prolifération de légendes qui compliquent la mission des décideurs politiques.

Personne ne devrait être blâmé pour la longueur de l’attente : on parle ici de vaccins à développer pour combattre un virus encore inconnu il y a moins d’un an. On n’est pas du tout dans les délais habituels qui prennent généralement plusieurs années de développement sans compter la production industrielle. La sensation parfois exprimée dans la presse d’une attente interminable est simplement proportionnelle à l’angoisse qui s’est emparée de l’espèce humaine en 2020 comme on n’en avait pas connue depuis plus d’un siècle.

Cette pression, renforcée par l’idée répandue – quoi qu’inhabituelle (et contestée) – selon laquelle la vaccination serait la seule issue possible de la crise sanitaire, a fait littéralement exploser la demande pour un vaccin, au point d’induire une véritable précipitation qui n’a pas manqué d’en inquiéter plus d’un.

Une grande diversité de vaccins

L’inquiétude, chez beaucoup de spécialistes habitués aux campagnes de vaccination et à l’abondance de précautions prises généralement, s’est amplifiée en raison de la diversité des approches vaccinales annoncées, diversité qui devrait empêcher qu’on évoque encore “le” vaccin, comme s’il n’y en avait qu’un. En effet, on compte aujourd’hui pas moins d’environ 150 vaccins en développement dans le monde, dont 38 auraient déjà atteint l’étape de l’évaluation clinique (108 essais en cours). À ce jour, 11 vaccins différents sont en phase 3, donc proches d’une validation finale par les instances décisionnelles.

🦠 Quatre vaccins utilisent un virus inactivé ou atténué (BBPI-CovV et WIBP de Sinopharm, CoronaVac de SinoVac, Covaxin de Bharat Biotech).

🦠 Quatre vaccins utilisent un vecteur viral non-replicatif (ChAdOx1-s d’AstraZeneca, Ad5-nCoV de CanSino, Ad26CoV2.s de Janssen et Gam-COVID-Vac ou Sputnik V de Gamelaya).

🦠 Un vaccin utilise une protéine virale sous-unitaire (NVX-CoV2373 de Novavax).

🦠 Enfin deux vaccins utilisent un ARN messager encapsulé dans des micromicelles lipidiques (mRNA-1273 de Moderna et BNT162b2 de Pfizer/BioNTech). Deux autres vaccins à ARNm (de CureVac et de l’Imperial College London) ne sont pas encore en phase 3.

On le voit, le paysage est étendu et varié. On peut légitimement s’attendre à des différences entre les candidats vaccins, y compris dans la même catégorie. Leur immunogénicité (leur pouvoir de stimuler notre immunité au virus), leur innocuité (absence d’effets secondaires dérangeants, voire dangereux), leurs conditions et durée de conservation, sont toutes des caractéristiques qui risquent fort de les distinguer. Logiquement, tous ces éléments auront fait l’objet de vérifications sérieuses par les agences officielles (pour nous, Européens, c’est l’Agence Européenne des Médicaments, l’EMA, sur les avis de laquelle les agences nationales s’aligneront) avant leur mise sur le marché. Une seule donnée sera inaccessible quoi qu’il arrive : leurs éventuels effets à long terme, une information pour laquelle on a besoin de longs délais et c’est là un luxe que la politique de vaccination immédiate ne peut s’offrir.

Ce constat de diversité présente une autre implication : nous n’avons pas encore reçu d’information sur l’identité du vaccin qui sera administré à chaque personne individuellement. Certains types de vaccins seront-ils plutôt réservés à certaines catégories de personnes ? Ou vaccinera-t’on dans l’ordre d’arrivée des fournitures ? Ces questions, pourtant cruciales, restent encore aujourd’hui sans réponse, ce qui pourrait conduire à une grande improvisation…

Les résultats des essais d’un des vaccins à ARN

Les vaccins qui suscitent le plus de questions et donnent le plus d’espoir, sont ceux qui marquent une rupture avec les concepts désormais classiques et bien connus. En l’occurrence, les vaccins à ARN messager (ARNm).

Ce 10 décembre 2020 est paru dans le New England Journal of Medicine un article publié par l’équipe de (et autour de) Pfizer, le producteur d’un vaccin à ARNm développé par une société allemande de biotechnologie, BioNTech, dont un des conseillers scientifiques est le Prix Nobel Rolf M. Zinkernagel. L’article décrit les résultats des essais de phase 3 du vaccin BNT162b2 mRNA Covid-19 qui s’administre en deux fois. Ces résultats sont très encourageants puisque dans le groupe des vaccinés, 8 personnes seulement ont été testées positives et une seule a manifesté les symptômes de la Covid-19 alors que 162 étaient positives et 7 symptomatiques dans le groupe contrôle de même taille. La différence est considérable et explique l’annonce publique d’une efficacité de l’ordre de 90-95%.

Les défauts

Il faut toutefois remarquer que le nombre total de volontaires ayant reçu les 2 doses du vaccin ou du placebo était 21.720 et 21.728 respectivement. Ceci implique que, dans le groupe contrôle n’ayant pas reçu le vaccin mais le placebo, seuls 0,75% ont contracté le virus par la suite et 0,03% ont manifesté des symptômes de la Covid-19… La protection vaccinale contre la maladie, pour incontestable qu’elle soit, n’a donc pu être réellement offerte qu’à 6 personnes sur plus de 21.000 (0,027%). Et ceci est dû non pas à un manque d’efficacité du vaccin mais à la faible infectiosité du virus SARS-CoV-2 en conditions naturelles dans la population majoritairement jeune et en bonne santé qui a participé à l’expérience, et dont on peut penser qu’elle aura respecté les consignes de protection recommandées à la population. Malheureusement, la proportion de personnes “à risque” dans cette étude ne nous est pas révélée. Seule la proportion de >55 ans (42%) et la moyenne d’âge (52 ans) apparaissent. Le lancement des vaccinations avec ce produit ayant déjà eu lieu en Grande Bretagne et aux USA, et les personnes à risque étant prioritaires dans ces campagnes, leur protection effective sera donc vérifiée a posteriori…

Les perspectives

Les risques concernant des effets délétères du vaccin sont, en théorie, minimes et la taille de la population testée (21.720) est inhabituelle. L’ARN est une molécule rapidement décomposée dans nos cellules qui, par ailleurs, ne disposent pas de la transcriptase inverse (l’enzyme qui peut rétro-transcrire de l’ARN en ADN et que seuls les rétrovirus possèdent). Le risque d’une intégration de l’ARNm dans les gènes du vacciné est donc en principe nul. En raison de la mise en route accélérée de la vaccination, on ne peut disposer actuellement d’aucune information sur d’éventuels effets à long terme des vaccins à ARNm.

Bien que cela doive encore être démontré, il est très possible que la vaccination à ARNm favorise tout particulièrement l’activation du système immunitaire dit “cellulaire” (en stimulant les lymphocytes T cytotoxiques), une réponse plus efficace encore contre les virus que la production d’anticorps. Ceci constituerait un avantage incontestable pour cette technologie d’avant-garde.

Si, comme on l’espère, la vaccination par ARNm démontre son innocuité et son efficacité, les deux qualités qu’on attend d’un vaccin, nous assistons probablement à une révolution conceptuelle considérable. En effet, on pourrait alors imaginer d’utiliser à l’avenir la même approche pour se protéger contre quantité d’autres agents infectieux. On pourrait ainsi “composer” sur ordinateur couplé à un synthétiseur de polynucléotides, des ARNm correspondant à toutes sortes de virus, bactéries, protozoaires parasites. On peut même imaginer de concevoir des vaccins de ce type contre certains cancers…

13 commentaires sur “Vous avez dit “un” vaccin ?

  1. Dieudonné Leclercq

    L’info qu’il nous fallait, pondérée (résultats, défauts, perspectives), documentée et « just in time ». Quelle sobre efficacité ! Du Bernard Rentier « as usual ». Pour Shannon, l’information est « ce qui réduit l’incertitude ». Pour moi, c’est « ce qui modifie l’incertitude ». Dieudo Leclercq

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  2. ch1951

    Clair, compréhensible sans falbala, vraiment, de la bonne communication une fois encore. A consommer sans modération. Merci pour cette mise au point. Christian Hanzen.

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  3. joss

    Regardons la bouteille à moitié pleine:
    Dans le groupe contrôle, nous avons 99.97% de gens en « bonne santé », le vaccin a permis d’aller jusque 99.99%. Je me serais contenté des 99.97%, surtout que l’on ne connait encore rien des effets à long terme…

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  4. Jean-Pol

    Merci pour cet excellent article , je ne manquerai pas d’en conseiller la lecture
    dans mon réseau ( qui comprend des médecins et des politiques )
    Je constate que votre avis concernant le vaccin à ARN messager est très différent de celui du professeur Perronne ( qui me paraît aussi un scientifique de qualité ).
    L’idéal serait d’avoir sur un plateau de TV des scientifiques avec des avis différents .
    En Belgique malheureusement , la RTBF sur cette crise sanitaire ne fait plus du journalisme :ils sont des inconditionnels sans nuance de la vaccination massive et du confinement dur avec Bertrand Henne à la manoeuvre ( qui est pourtant souvent bien inspiré sur d’autres sujets ) …..
    Ca pourrait être le thème d’une soirée des « Grandes conférences liégeoises » ?

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  5. Cuelenaere

    Commentaire objectif et plein d’humilité merci

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  6. pierre cassart

    bravo, Bernard pour cette mise au point indispensable et pédagogiquement limpide

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  7. Cher Bernard, vos articles en français sont (trop) rares pour ceux qui ne maîtrisent que peu, ou pas, la langue anglaise. Donc ici, en l’occurrence, bravo et merci !

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    1. Très souvent, j’en publie aussi la traduction… 😉

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  8. loicjl

    Merci effectivement encore une fois pour cet article.
    A lire aussi ici cet article qui pose le même type de constat et question : https://blogs.mediapart.fr/alan-emrey/blog/111220/vaccins-pfizer-et-astrazeneca-vulgarisation-des-essais-phase-3

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  9. PHB

    Bonsoir Bernard:  » On peut même imaginer de concevoir des vaccins de ce type contre certains cancers… ». N’était-ce pas le postulat à la base de la création de BioNTech, et qui n’aurait pas abouti ?

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    1. Exactement. La société se présente comme une pionnière des immunothérapies individualisées. Elle développe des thérapies anticancéreuses sur mesure pour chaque patient, basée sur les caractéristiques génétiques de chaque tumeur. Ils on déjà une dizaine de produits basés sur les RNAm en essais cliniques et emploient 1.300 personnes. Lors du démarrage de la pandémie, ils ont basculé l’essentiel de leurs activités sur le développement d’un vaccin grâce à la disponibilité de la séquence complète du génome du SARS-COV-2 rendue publique par les chinois. Et ils ont conclu un partenariat avec Pfizer pour la production de masse.

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  10. Vinz

    Bonjour Monsieur Rentier,

    Y-a-t-il un risque (certainement peu probable) de créer un virus recombinant dans le cadre de la vaccination à ARN messager si par exemple personne qui reçoit le vaccin est atteinte par un autre virus de même nature?

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    1. Le risque théorique existe. Néanmoins les chances sont très faibles. En effet, il faudrait
      1. que des mêmes cellules aient incorporé à la fois des particules vaccinales ET l’autre virus, or le virus s’attaque à l’épithélium respiratoire alors que le vaccin est intramusculaire et chemine dans le système lymphatique, ce qui n’exclut évidemment pas une rencontre par la suite mais la probabilité est très faible ;
      2. que l’autre virus soit suffisamment proche du SARS-CoV-2 pour que l’assemblage de la protéine S vaccinale puisse se faire à la place de la protéine homologue de l’autre virus.

      Quoi qu’il en soit, si ce virus-chimère était produit, la plus grande probabilité est qu’il ne constituerait pas un problème pire que le SARS-CoV-2 authentique.
      Ce phénomène de recombinaison pourrait d’ailleurs tout aussi bien se produire lors d’une co-infection naturelle simultanée par deux virus différents.

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