Il est tout-à-fait étonnant d’observer que lorsqu’on demande à pouvoir disposer de données réelles, d’une part, c’est toujours un combat et d’autre part, on se retrouve accusé de les vouloir pour défendre une thèse subversive… On peut aussi vouloir des données (publiques par nature, dans un système démocratique) parce qu’elles sont nécessaires pour un raisonnement qui n’est pas l’apanage d’un service public particulier, quelle que soit sa qualité.

La tradition virologique : deux piliers fondamentaux

Depuis de nombreuses décennies, lors de toutes les épidémies, les professionnels qui se penchent sur leur évolution et sur leur résolution tiennent à l’œil deux données primordiales : 1) le dépistage du virus et 2) la détection de la réponse immunitaire. Il existe une diversité de tests de laboratoire permettant de suivre ces paramètres. Actuellement, les plus utilisés sont, pour le dépistage du virus, le test « PCR » (polymerase chain reaction) qui détecte le génome viral (ARN), et pour l’immunité, le test « ELISA » qui détecte les anticorps circulants du sang, appelés immunoglobulines M et G (IgM et IgG).

Pour être complet, du côté du dépistage du virus, ajoutons les tests « Antigène » qui détectent le virus par son enveloppe externe et sont beaucoup moins sensibles que la PCR. Et, du côté de la réponse immunitaire, les tests sérologiques rapides parfois appelés autotests sérologiques (ceux pour lesquels on prélève une goutte de sang au bout du doigt) qui détectent les IgM et les IgG spécifiques du virus et peuvent même faire la distinction entre M et G.

Il faut aussi savoir que, contre les virus respiratoires, la première défense de notre organisme est assurée par une immunité appelée « immunité mucosale », qui consiste en une classe particulière d’anticorps, les immunoglobulines A (IgA), qu’on trouve dans les sécrétions des muqueuses comme les parois respiratoire ou buccale. Les IgA reconnaissant spécifiquement un virus sont plus difficiles à mettre en évidence et à mesurer, mais c’est réalisable. En fait, elles constituent le meilleur indicateur de protection (à la porte d’entrée). Les détecter et les doser serait d’une formidable utilité.

On doit aussi ajouter qu’il existe des méthodes complémentaires (assez lourdes, techniquement) qui permettent de mesurer la réponse immunitaire cellulaire (opérée par des globules blancs, pour faire simple, et non par des anticorps), la plus importante réponse aux infections virales, en réalité).

Le diagnostic virologique repose donc essentiellement sur deux piliers fondamentaux : la recherche du virus chez le patient et le statut immunitaire de ce patient.

Dans ce graphique (par L. Desrayaud dans Science et Vie, d’après un article du JAMA), on voit bien qu’après une exposition au virus, donc une contamination, on est contagieux pendant deux semaines environ (ce qui rend un peu étrange la quarantaine de 7 jours…). Pendant ce temps, notre organisme réagit et développe des anticorps spécifiques du virus qui ne seront détectables qu’environ apres la fin de la période contagieuse. Entre-temps, la PCR détecte le virus mais elle le fait aussi bien après qu’on ait cessé d’être contagieux. À ce moment, la séropositivité, même en présence d’une PCR positive indique que la personne n’est très probablement et en première approximation (je reste prudent) plus contagieuse.

Pourquoi le pilier immunologique manque-t’il dans les informations que l’on nous donne ?

Il est donc difficile de comprendre aujourd’hui pourquoi on semble baser toute la politique sanitaire, qui bouleverse toute la vie économique, culturelle, scolaire et psycho-sociale du pays, sur la détection du virus et pourquoi on omet, dans la plupart des cas, la mesure de l’immunité, alors que les tests pratiques existent, sont largement disponibles, de conception et fabrication belge et vendus largement à l’étranger où leur intérêt est reconnu.

Pourtant, les informations qu’ils donnent sont réellement utiles. En effet, pour la plupart des virus – à l’exception notable du VIH responsable du SIDA – la séropositivité vis-à-vis d’un virus est une indication du fait qu’on est immunisé, donc protégé contre ce virus et qu’en outre on ne le propage plus. Aujourd’hui, mi-octobre 2020, personne ne peut affirmer que ce soit le cas également pour le SARS-CoV-2, malheureusement. Si on en était certain, cela changerait considérablement la donne.

Actuellement, l’équation de base, et la seule, est:

PCR positif = en quarantaine

et son corollaire :

PCR négatif = pas encore – ou actuellement plus – contaminant.

Ce qui laisse planer un doute permanent car après un prélèvement qui donne un test PCR négatif, on peut être contaminé et devenir positif. On peut même l’être devenu entre le moment du prélèvement et la réception de l’information diagnostique !

Si le SARS-CoV-2 se comporte comme l’immense majorité des virus, l’équation peut être davantage modulée, sous forme d’une matrice simple :

Cette nouvelle information sur l’état immunitaire de la personne testée fait apparaître de nouvelles possibilités : d’une part celle d’être très probablement protégé car immunisé, d’autre part celle d’être très probablement protégé et probablement non contaminant. Ça ne manque vraiment pas d’intérêt dans une période où tout le monde se rend bien compte qu’on met trop en quarantaine.

On constatera ma prudence dans le «probablement» car en effet, nous n’avons pas d’indication scientifique absolument démontrée que l’immunité au SARS-CoV-2 est la même que pour les autres virus, dont ses plus proches cousins respiratoires. Pour éliminer ce doute, il manque encore une démonstration claire. En attendant, peut-on ou non prendre le risque d’une approximation et considérer que les séropositifs ne sont plus contaminants ?

C’est, je crois, dans cette incertitude que réside la frilosité des pouvoirs publics par rapport à l’utilisation de cette matrice simple, et donc la crainte de valider l’utilisation des tests sérologiques pour déterminer si une personne qui est PCR positive est réellement contaminante et doit être mise en quarantaine. Et pourtant, des approximations risquées, on en fait tout le temps, en postulant par exemple que quelqu’un qui est PCR-négatif selon un test réalisé sur un échantillon de la semaine précédente n’est pas contaminant et peut ne pas être mis en quarantaine. On le fait tous les jours. C’est une approximation. Ou en postulant que quelqu’un qui est PCR-positif est contaminant et doit être mis en quarantaine. On le fait tous les jours. C’est aussi une approximation. Et ces approximations sont lourdes de conséquences… outre leur impact sur les individus , elles déterminent, je le rappelle, les mesures qui ont un impact direct sur la vie de la société tout entière via les codes couleurs ou chiffrés : les fermetures, les couvre-feux, les interdictions diverses, etc.

On peut également attribuer cette frilosité au fait que les tests rapides sont, si on le souhaite, des autotests et que la méfiance des décideurs vis-à-vis de tels tests repose sur leur total manque de confiance en l’aptitude de M. et Mme Toutlemonde à réaliser correctement un test, voire leur suspicion de la falsification du résultat (quoique cela, ça demande, au contraire, de solides connaissances dans le domaine !). Évidemment, cet argument est aussi détestable que celui qui prévalait lors de la pénurie de masques au printemps dernier, prétendant qu’il valait mieux ne pas porter de masque, «les gens» allant nécessairement mal le porter et se croire invincibles ! Ce mépris de la population, souvent denoncé comme une infantilisation et qui a également conduit à la fermeture des restaurants à partir du 18 octobre 2020, est devenu vraiment insupportable.

Quoi qu’il en soit, l’information sur la séropositivité est essentielle, non seulement au niveau individuel pour ne pas mettre inutilement en quarantaine mais également au niveau épidémiologique. Dans le même esprit que celui qui me fait réclamer depuis des mois une étude scientifique sérieuse sur la prévalence du virus dans la population (échantillonnage significatif, randomisé et représentatif, on se lasse de le dire…), il devient impératif de connaître l’état immunitaire de la population avec une enquête équivalente.

Ça va coûter cher ? Si c’est ça la question, demandons-nous quand même s’il ne vaut pas mieux investir les deniers publics dans un système de soins performant et suffisant pour pallier toutes les crises sanitaires, permettant d’accueillir tous les malades et de leur prodiguer les meilleurs soins et avec un système de vigilance permettant de tester tout ce qui est mesurable sans faire de chichis dilatoires, sans méfiance mal placée, sans mépris du public, plutôt que de désigner des boucs émissaires que l’on va indemniser (chichement) , ce qui va quand même coûter une fortune inimaginable, en attendant qu’une solution inconnue survienne…


Note ajoutée le 18/10: On me signale une étude de la prévalence sérologique belge qui la situe aux environs de 3%, un taux très faible par rapport à une éventuelle immunité collective. Elle a cependant été réalisée entre le 30 mars et le 5 juillet et devrait être répétée régulièrement pour juger de l’évolution avec le temps, surtout avec la remontée des contaminations.