Mon étiquetage récent ainsi que celui de plusieurs de mes collègues dans un édito à la RTBF comme responsables de l’augmentation des hospitalisations à Bruxelles et, dans une mesure un peu moindre, dans l’ensemble du pays (mais plus en Wallonie qu’en Flandre) m’a amené à réfléchir sur la perception changeante, en fonction des circonstances, d’un discours pourtant invariable. Je vais donc tenter de résumer et de remettre les points sur les i.

1. Du coronascepticisme. Comme virologue, j’ai intégré un certain nombre de choses: le virus existe, personne ne l’a fabriqué dans un but obscur et maléfique. C’est un coronavirus comme on en a connu beaucoup, toutefois pas vraiment comme les autres : le plus souvent bénin, il peut s’avérer extrêmement sévère chez certaines personnes aujourd’hui bien identifiées (malheureusement pas à 100%, ce qui conditionne toutes les difficultés que l’on connaît). Il peut en outre laisser des séquelles pénibles chez des symptomatiques que l’on croyait guéris. Certains m’accusent d’être ‘coronasceptique’ lorsque je tente de relativiser le danger. C’est faux. Je crois à l’existence du virus et à ses effets délétères, je garde simplement un sens des proportions qui me fait paraître insensible à la mort des gens. La mort n’est cependant pas le monopole soudain d’un virus qui dévaste l’humanité comme jamais aucun agent infectieux ne l’aurait fait. C’est le rôle du virologue de remettre les événements, chiffres et constatations en perspective et donc de relativiser.

2. De la simple petite grippe. J’ai été, à plusieurs reprises, accusé de comparer la COVID-19 à une simple grippe. C’est faux. Je ne l’ai jamais ni dit, ni même pensé. Les comparaisons avec les grippes saisonnières que j’ai parfois exposées visaient à mettre en évidence l’énorme différence de perception que le public, maintenu en haleine par la presse comme jamais dans l’Histoire, a pu se forger à propos d’une pandémie en réalité équivalente en nombre de morts aux pandémies de grippe de 1957-58 et 1968-69 (qui n’étaient pas des « petites grippes » !) et je me suis interrogé sur les raisons de ce changement radical d’attitude, avec les conséquences politiques sans précédent qui s’en sont suivies. Je me suis également interrogé quant au mécanisme mental qui distingue, dans l’esprit des gens, la sur-mortalité de 2020 avec celles, un peu plus faibles il est vrai, des épidémies de grippe saisonnière de 2017 ou de 2018. Ou même avec le passage quasi inaperçu de la sur-mortalité d’août 2020, due à la canicule. J’en ai conclu (mais je peux me tromper) que cette perception relative provient du caractère violent de la mort associée à la Covid-19 et de la nécessité pour ces patients de recevoir des soins hospitaliers.

3. Du confinement. Je suis convaincu que, vu notre pathétique niveau d’impréparation de l’époque (malgré les appels répétés à la vigilance par les virologues et les épidémiologistes), le confinement instauré en mars 2020 était devenu indispensable pour donner un coup de frein radical au débordement de la capacité des hôpitaux. D’aucuns pensent qu’on aurait pu éviter cela mais je n’en fais pas partie. J’ai toujours dit que le confinement général allait ralentir, voire arrêter la progression de l’infection. J’ai toutefois également insisté sur le fait que le confinement reste un phénomène artificiel qui ne peut résoudre le problème à long terme. J’ai aussi affirmé que l’épidémie n’est pas telle qu’un ouragan dont on peut s’abriter et puis sortir lorsqu’il est passé. J’ai aussi abondamment prétendu que le déconfinement serait beaucoup plus difficile à gérer et plus long que le confinement. Certains prétendent aujourd’hui que j’étais opposé au confinement général en mars. C’est faux. J’ai regretté qu’on doive en arriver là, pour diverses raisons, mais en mars, on ne pouvait plus rien faire d’autre.

4. De l’attente d’une solution. J’ai marqué mon désaccord complet avec l’idée de certains experts de maintenir des mesures contraignantes dures jusqu’à résolution complète de l’épidémie. L’impact colossal de telles mesures sur un grand nombre de professions ainsi que sur la scolarité des enfants, des adolescents et des jeunes adultes, est disproportionné par rapport au risque encouru par un peu moins de 0,2 % de la population (en date du 12 octobre 2020, 21.500 personnes ont été hospitalisées pour COVID-19 en Belgique depuis le mois de février). Je sais qu’en disant cela, je peux paraître cynique : «entraver 99,8 % de la population pour en protéger 0,2 %» : dit comme cela, dans toute sa froideur scientifique, ça soulève des tollés, même si c’est une vision objective des choses. L’émotion, c’est autre chose. On me reproche de vouloir sacrifier les personnes âgées (dont je fais partie !) et les personnes fragiles en faveur du confort et du bien-être de toutes les autres. C’est faux. La question ne peut pas être examinée de cette manière.

5. Du taux de positivité. Tout pilotage nécessite un tableau de bord dont les cadrants indiquent l’état de divers critères jugés importants. Celui qui a été choisi par les autorités belges et leurs conseillers scientifiques, mais également par de nombreux autres pays, est un nombre absolu de «cas», c’est-à-dire de personnes contaminées et détectées par la technique de PCR, par 100.000 habitants. C’est aussi une référence internationale, celle qui précipite si vite dans le rouge les différents pays et régions. Pourtant, n’importe qui peut comprendre que plus on effectue de tests, plus on a de chances de trouver des positifs. C’est ainsi que le Grand Duché de Luxembourg, qui a d’emblée testé tout le monde, est devenu la première zone rouge… Afin de se faire une idée plus correcte, et même si le nombre absolu est intéressant à connaître, j’ai réclamé de pouvoir disposer du nombre total de tests effectués, ce qui permet de calculer un taux de positivité. C’est tellement élémentaire que ce fut facile de mobiliser une demande publique pour cette information indispensable. Depuis que, par presse interposée, j’ai obtenu gain de cause (le 7 août) et que le taux de positivité fait partie de l’information quotidienne, certains pensent que je ne jure que par lui. C’est faux. Il est certes indispensable de le connaitre (et pas seulement le nombre de ‘cas’) mais cela n’en fait pas un indicateur majeur dont j’aurais l’obsession. La proportion d’asymptomatiques est telle que ce qui aide vraiment au pilotage, c’est a) le nombre d’hospitalisations, b) le nombre d’admissions aux soins intensifs et c) le nombre de décès, ainsi que les rapports relatifs de ces différentes valeurs. Aujourd’hui, (a) et (b) augmentent, (c) beaucoup moins. On peut en inférer des conclusions intéressantes et sans aucun doute augmenter la vigilance.

6. Des dégâts collatéraux. Quand je parle de «laisser courir le virus», beaucoup de gens comprennent «laisser chacun faire ce qu’il veut comme il veut». L’inquiétude que je ressens pour les professions que le confinement (ou le semi-confinement ou seulement la fermeture partielle) affecte sévèrement et pour la scolarité en général, a été réduite par certains à une sorte de combat irresponsable en faveur de la liberté totale du divertissement et des loisirs. C’est faux et c’est injuste. Je continue à penser que la reprise des activités de chacun est une priorité et je ne parle pas le moins du monde d’adopter des comportements délibérément propagateurs, quand je dis cela. Je parle des activités qui constituent la vie normale de la société et qui assurent un revenu à tout le monde. Je parle aussi des relations sociales indispensables à la grande majorité d’entre nous, qui n’est pas délibérément transgressive et qui peut élargir une bulle sans devenir un foyer de propagation. Un relâchement salutaire qui exigerait une hyper-protection des personnes à risque coûterait cher, me dit-on. Je prétends qu’il coûterait, quoi qu’il arrive, infiniment moins cher que le prix des dégâts collatéraux des mesures anti-Covid.

7. De la deuxième vague. Certains prétendent aujourd’hui que je suis dans le déni de la reprise des infections. C’est faux. Je n’ai jamais un seul instant ni dit ni même pensé qu’il n’y aurait certainement pas de deuxième vague. J’ai seulement dit en août que, contrairement à ce que certains affirmaient, on ne la voyait pas se dessiner et que, vu le caractère nouveau de ce virus et personne ne disposant d’une boule de cristal pour prédire l’avenir, toute affirmation sur ce qui allait se passer était une affaire de gestion de risque et non plus de gestion de crise et devait être traitée comme telle. J’ai affirmé depuis le début qu’un confinement (que je trouvais malheureusement bien nécessaire) allait aplatir la courbe mais allonger les délais et que, quand les hôpitaux seraient mieux équipés pour affronter l’infection et que des progrès thérapeutiques pourraient avoir été développés, il faudrait déconfiner et laisser courir le virus de manière prudente et contrôlée tout en prenant des mesures exceptionnelles de protection pour les personnes identifiées comme ‘à risque’. En d’autres termes, il s’agit «apprendre à vivre avec le virus» (une expression passée dans le langage courant, et même utilisée par la Première Ministre d’alors) comme on l’a fait de tout temps et avec toutes les épidémies. Cette stratégie, qui permet de ne pas paralyser trop longtemps les activités dont beaucoup de gens vivent, au point d’en sacrifier certaines définitivement, a un prix : la protection accrue des personnes à risque. De là à en faire un dilemme éthique, il n’y a qu’un pas que d’aucuns franchissent allègrement. Et pourtant, si elle avait été appliquée plus tôt, la montée du nombre de contaminations (improprement appelées «cas» et pas seulement qu’en Belgique !) aurait commencé plus tôt – dès qu’on eût été prêt, plutôt qu’à l’entrée de la saison favorable aux infections respiratoires – et un plus grand nombre de gens seraient actuellement immunisés.

8. Du vaccin. On m’a accusé d’anti-vaccinisme primaire lorsque j’ai, à plusieurs reprises, émis des doutes sur l’innocuité et/ou l’efficacité d’un vaccin anti-SARS-CoV-2. C’est faux. Je suis effectivement dubitatif mais cela n’a rien à voir avec une attitude anti-vaccinale en général. Je peine simplement à imaginer comment, dans un délai compatible avec une application réaliste – pendant le temps de la restriction sévère des activités de la société tout entière – on pourrait disposer d’un vaccin éprouvé, sans danger et protecteur. L’expérience du SIDA, un autre virus, très différent, certes, mais interférant également avec le système immunitaire, est qu’après quarante ans d’efforts incessants, on n’a toujours pas de vaccin. J’espère de tout cœur qu’il n’en sera pas de même avec le SARS-CoV-2 et que tout ira plus vite mais je me permets de trouver irresponsable toute politique basée sur un confinement conditionné par la disponibilité d’un vaccin. Cela pourrait prendre de nombreux mois, sinon des années, et je n’ose imaginer les dégâts… Je passe rapidement sur un autre doute qui me préoccupe: comme le virus ne tue pas directement les patients qui en sont atteints mais provoque chez certaines de ses victimes une réponse immunitaire anormale et mortelle, il est a priori possible que le vaccin le fasse également, ce qui le rendrait impropre pour la population la plus à risque. Et cette éventualité est très délicate à tester… Restons optimistes mais ne nous faisons pas trop d’illusions non plus.

9. D’une vision qui se veut objective et de bon sens. Chacune de mes mises en évidence des aberrations, des imprécisions, des contradictions ou des utopies dans les mesures sanitaires qui nous sont imposées depuis le mois de mars, a été transformée par certains en un effort de ma part pour décrédibiliser les autorités, sur base de je ne sais quel agenda caché. C’est archi-faux. Je n’ai ni agenda, ni projet personnel, ni ambition quelle qu’elle soit. Seulement une grande empathie, non seulement pour les victimes de la Covid-19 mais aussi pour les très nombreuses victimes collatérales des mesures déployées pour la combattre. Certains ont vu, dans mes demandes répétées pour plus de clarté dans le choix des données et dans leur interprétation à destination du public, une volonté de démontrer une thèse qui serait que le virus n’est pas dangereux ou qu’il a disparu. Encore une fois, c’est faux. Je ne voulais prouver aucun préjugé, je voulais au contraire qu’on ne manipule pas les chiffres pour faire adhérer le public à une psychose généralisée plus massivement délétère que le virus lui-même.

10. In medio veritas. Si on nous imposait, pour réduire la mortalité sur les routes, de rouler partout à 50 km/h, il se trouverait de nombreuses voix pour critiquer l’aspect disproportionné de la mesure. Les accuserait-on pour autant d’être dans le déni du taux de mortalité dû aux accidents ? d’encourager les excès de vitesse ? de promouvoir l’abandon de toute précaution au volant ? Les rendrait-on responsables des décès survenus à 180 km/h ? Ce serait faux. Nous attribuer la responsabilité des augmentations actuelles équivaut à nous reconnaître une influence que nous n’avons pas. Par ailleurs, je doute que nous exercions cette soi-disant influence dans les pays voisins qui connaissent la même résurgence…

Ce que j’affirme ici pour ce qui me concerne vaut également, je pense, pour mes collègues incriminés. Que cette incompréhension circule parmi les coutumiers du lynchage qui sévissent fréquemment sur les réseaux sociaux ne m’étonne pas le moins du monde. Qu’elle afflige certains médecins qui se sont trouvés sur le front de la première vague, craignant à juste titre d’y être à nouveau confrontés et qui n’ont pas le temps de lire attentivement nos propos, je peux très bien le concevoir. Mais qu’un raisonnement aussi simpliste et mal documenté émane de journalistes du service public qui jouissent, par ailleurs, d’une excellente réputation, c’est évidemment très décevant.