En cette année 2020, un tout petit parasite a trouvé un créneau et s’est autorisé à se répandre à la surface du globe. Il a beaucoup perturbé l’espèce humaine qui régnait en maître sur la planète, ou qui pensait le faire. Il l’a tellement secouée, ébranlée dans ses convictions obtuses, que rien ou presque rien, dans l’activité humaine de plus de 7 milliards d’individus n’a échappé à la secousse. On écrira un jour des volumes sur tous ces effets.

Ce qui surprend le plus certains observateurs, davantage que les dégâts que ce virus provoque dans les poumons, les vaisseaux sanguins et parfois le système nerveux de ceux qu’il infecte, ce sont les ravages qu’il est capable d’infliger à bon nombre de ceux chez qui il n’a pas (encore) pénétré. Et chez ceux-là, qui sont pourtant PCR-négatifs et séronégatifs, il a néanmoins un effet dévastateur à distance sur leur centre du bon sens, que les neuro-anatomistes n’ont pas encore bien localisé.

L’altération de cet organe entraîne une pathologie complexe du bon sens, la bonsensite, qui se caractérise par une inaptitude soudaine à se plier aux règles de la statistique et à la compréhension de principes physiques, biologiques et microbiologiques de base, mais elle se manifeste également par une perte de la faculté de percevoir les contradictions, les incohérences, les aberrations et les propositions irréalistes dans l’élaboration des principes de gestion d’une pandémie. Les risques liés à cette pathologie pourraient entraîner des conséquences bien plus graves que la pandémie elle-même.

Les études épidémiologiques en Open Access (les autres sont hors de prix) montrent une certaine corrélation, en début d’épidémie, entre l’augmentation du nombre de cas et les accès de bonsensite chez les non-contaminés. Toutefois, la corrélation s’est perdue dès lors que le niveau de « nouveaux cas » est devenu très bas: la bonsensite a alors connu un pic de recrudescence très important, une « deuxième vague » en quelque sorte, plus importante que la première, et de nombreuses variétés de la maladie sont apparues.

Je me contenterai de quelques exemples.

  • L’incapacité à comprendre qu’un chiffre doit toujours être rapporté au total de sa catégorie. L’information « +1 » ne veut rien dire en soi: c’est très différent si c’est « +1 sur 2 » ou « +1 sur 1000 ». Comme la perte de l’odorat et du goût chez les infectés, cet effet est heureusement réversible, mais les séquelles collatérales sont nombreuses, en particulier chez les membres des rédactions de presse.
  • Le refus d’envisager la nécessité de ranger la population dans des catégories homogènes avant de rapporter des chiffres, seul moyen de savoir de quoi on parle quand on évoque les contaminations et les contaminés.
  • L’effacement de la mémoire d’un principe absolu des études statistiques en épidémiologie, principe qui exige de réaliser les études d’incidence sur base d’un échantillonnage au hasard et représentatif.
  • L’incompréhension manifeste des notions d’unités par mètre cube. L’injonction de limiter à 200 personnes le public d’une salle (un progrès: jusqu’ici, c’était 100) sans tenir compte de la capacité effective de la salle, amène à remplir une salle de 200 mais d’être au dixième de la capacité dans une salle de 2.000… Cet effet est d’ailleurs encore plus marqué quand on remarque que le nombre de places est lié à la surface au sol alors que l’air respirable est lié au volume. La différence entre les deux est donc encore plus importante. On se serait donc attendu à une norme correspondant à une jauge proportionnelle qui serait une fraction de la jauge maximum (et, encore mieux, une proportion croissante selon les dimensions de la salle pour tenir compte du volume).
  • Une grande difficulté à saisir la différence, en termes de port de masques, entre une digue de mer sous le vent du large (où on doit en porter un) et une terrasse de restaurant le long de celle-ci, abritée (où on ne doit pas).
  • L’invention des bulles de contacts sociaux à géométrie variable. Là, je reconnais, il s’agit de l’effet très localisé d’un variant belge de la bonsensite. La réduction de la mobilité transfrontalière doit certainement freiner sa propagation vers les pays voisins, toujours épargnés à l’heure actuelle.
  • Une forte atteinte du sens de l’équilibre. En particulier celui qui doit commencer à s’installer entre la perception du risque viral d’une part et celle des désastres sociologiques, économiques, culturels, éducatifs et j’en passe, d’autre part. Cette obsession d’en sacrifier mille pour en protéger un semble être un signe spécifique de la bonsensite.
  • Enfin – mais ce n’est sans doute pas tout car on pourrait découvrir d’autres effets nocifs – on notera l’apparition précoce de l’obstination à ne consulter que des experts scientifiques et à systématiquement oublier de donner la parole aux victimes, non pas du virus, mais des conséquences des mesures prises pour l’éviter. Il doit s’agir d’une atteinte sévère du cortex visuel car les dégâts des mesures crèvent dès à présent les yeux.

On le voit, les effets, regroupés sous le vocable de bonsensite, révèlent des pathologies très diverses. Ceci a conduit les facultés de Médecine à affiner les définitions. On distingue donc aujourd’hui une bonsensite aiguë sujette à des rechutes fréquentes (une par mois environ) et une bonsensite chronique à l’issue indéterminée, une bonsensite de type I affectant les 5 sens et une bonsensite de type II dévastant la capacité de raisonnement logique. Comme la pathogénie des bonsensites reste mystérieuse (la relation avec le SARS-CoV-2 étant indirecte et probablement non-spécifique), l’espoir de la mise au point d’un vaccin anti-bonsensite est très faible. Et celui d’une immunité de masse reste problématique, aucune protection naturelle ne semblant exister. Seule, à long terme, une éducation scolaire adaptée pourrait permettre, dans les générations futures, de combattre la bonsensite en cultivant le bon sens dès le plus jeune âge.

Enfin, bonne nouvelle, il faut fort heureusement signaler que, comme une autre pathologie, le ridicule, avec laquelle elle entretient un cousinage et souvent des relations de cause à effet, la bonsensite ne tue pas.