Le pamphlet, une chronique (parfois) médiocre

 J’ai pour principe de ne pas m’immiscer dans des débats de politique politicienne. Je m’efforcerai donc de ne pas le faire non plus ici, même si le sujet m’est plus familier. 

N’étant plus, depuis près de 5 ans, un responsable d’université, j’éviterai d’intervenir sur les nombreuses préconceptions et contre-vérités débitées dans le pamphlet signé par M. Vincent Engel dans le Soir en ligne du 16 février 2019, « Le régionalisme, un nationalisme médiocre ». V. Engel est romancier, dramaturge et essayiste. On comprend ainsi son penchant pour la fiction. Il est aussi professeur. La charge outrancière ad hominem que représente ce billet virulent le déforce nécessairement, mais ternit aussi l’image des institutions d’enseignement supérieur dont il se réclame et dont il croit sans doute servir la cause.

Je ne puis cependant résister à épingler le tissu d’enormités qu’il avance à propos d’un sujet qui me tient fort à cœur et dans un domaine où je reste très actif au niveau européen: l’Open Access.

« Et l’on pourrait aussi citer le décret Open Access qui, en prétendant rendre les savoirs accessibles à tous gratuitement, … »

et c’est exactement ce qu’il fait. Mais il ne prétend pas donner à tout un chacun le libre accès au savoir universel. Il offre à tout un chacun, partout sur la planète, un accès sans entrave au savoir qui est élaboré et publié par les chercheurs de la Communauté française de Belgique. Une ambition à la fois courageuse et raisonnable.

« …revient en fait à mettre en place un accès au savoir à deux vitesses : ceux qui pourront payer pour que leurs articles sortent en libre d’accès dans des revues de renom (on quitte la logique de l’abonnement que paie le lecteur, pour la logique du payement par l’auteur afin que son texte soit diffusé), est un open access du pauvre, mis en ligne sur des supports de mauvaises qualités [sic] mal édité, mais gratuit. Bref, c’est une validation sans nuance de la recherche dualisée. » 

Là, on se trouve face à une sidérante incompréhension de l’intention-même du décret, plus que probablement faute de l’avoir lu. Sinon, ce serait très affligeant. En effet, le décret permet très explicitement aux chercheurs de publier leurs articles (précisons que le décret ne vise que les articles de périodiques, pas les livres ou chapitres de livres, ni toute autre forme de publication) dans la revue de leur choix. Il exige simplement d’eux qu’ils déposent le manuscrit de cet article dans une archive électronique institutionnelle et il les exhorte à l’« ouvrir » gratuitement à tout le monde, via l’Internet, dès la fin de la période d’embargo imposée par l’éditeur. 

Le décret n’envisage donc nullement qu’il faille payer pour publier (cela, c’est une invention de quelques grands éditeurs face à la perspective hypothétique d’un manque à gagner pour eux en conséquence de l’Open Access). Si la critique de ce risque de ‘dualisation’ est fondée, c’est aux éditeurs qu’il faut l’adresser, pas au décret…

« Ce faisant le ministre donne un coup de pouce à l’université de Liège qui a développé, la première, un dépôt institutionnel en ligne – projet tout à fait remarquable au demeurant. »

Attendez, de quoi parle-t’on ici ? Quel coup de pouce ? L’ULg, comme on l’appelait à l’époque, à développé cette politique de façon autonome par une décision de son conseil d’administration dès mai 2007. Au passage, merci pour le compliment, mais je ne comprends pas pourquoi le principe est remarquable lorsqu’il est d’application à Liège et soudain détestable dix ans plus tard, lorsqu’il est étendu à toutes les institutions de la Communauté française… Mais passons. Un décret intervenant une décennie après cette décision ne saurait donner aucun coup de pouce à l’ULiege (comme on dit aujourd’hui). Par contre, le décret donne un sacré coup de pouce aux universités qui, toutes équipées aujourd’hui d’un tel dispositif, ne se décidaient pas jusqu’alors à franchir le pas du dépôt obligatoire. Le ministre l’a fait à leur place et c’est très bien ainsi. Notre Communauté est devenue la première au monde à mettre en œuvre une telle politique et la Commission Européenne est en train de lui emboîter le pas.

« Une fois encore, les initiatives de l’université liégeoise servent de modèle au ministre qui , avec une bonne partie des dirigeants de l’ULg, rêve de faire de cette dernière une université de pure recherche appliquée, outil du redéploiement économique de la région . »

Cette phrase est incompréhensible. Qui diable sont les dirigeants de l’ULiege qui voudraient la cantonner dans une recherche exclusivement appliquée ? Comme toutes les autres universités, elle diversifie ses activités en combinant harmonieusement le fondamental (dont elle est très fière, à juste titre) et l’appliqué (depuis longtemps: le rôle pionnier de l’ULg des années ‘80-‘90 en matière de valorisation de la recherche est bien connu). Le rôle que peut jouer l’université dans le redéploiement économique régional est indispensable et revendiqué, mais il ne peut en rien se substituer aux autres rôles de l’institution, recherche fondamentale, enseignement et formation. Mais où ce Monsieur Engel se trouve-t’il le droit de porter de tels jugements péremptoires et aussi bêtement faux ?

 « une université dévoyée de ses missions de recherche fondamentale mais aussi notoirement moins libre de parole en son sein comme en témoigne la récente démission des représentants du corps académique de cette université suite à un discours de rentrée académique 2018-2019 visant le ministre des pensions et qui a fait l’objet d’une critique vitriolée des autorités politiques. »

Alors là, on croit rêver. De quelle récente démission des membres du corps académique parle-t’on ? Aucune, que je sache. Et quelles sont les autorités politiques qui seraient ainsi intervenues ? Je ne vois vraiment pas.

En fait, je crois comprendre qu’il est fait ici allusion à une allocution, certes très maladroite, fustigeant l’initiative d’un ministre lors de la dernière rentrée académique . Si la personne qui a prononcé cette intervention a démissionné (non pas de son poste de professeur, mais de la présidence de l’Association des Professeurs), ce n’est certainement pas sous la pression d’autorités politiques (ce serait proprement inimaginable) mais suite à la désapprobation du corps académique lui-même, qui a reproché à cette personne non pas le fond, mais la forme inadéquate et le choix malencontreux du moment (la cérémonie célébrait la lutte contre la pauvreté) pour émettre des revendications considérées par beaucoup comme corporatistes. Voilà tout. Simple anecdote. « La démission des représentants académiques de cette université » doit se traduire par « le renoncement volontaire de la présidence d’une association ». C’est loin d’être la même chose.

Avec ce réquisitoire incendiaire et mal documenté, V. Engel démontre sa profonde méconnaissance – pire, incompréhension – d’un sujet qu’il pourrait maîtriser ou s’abstenir de commenter. Ses affirmations non vérifiées discréditent, au delà de ce sujet particulier, l’ensemble de son article.

En ces temps de ‘fake news’, où la nécessité devient permanente de se livrer à du ‘fact checking’ a posteriori, on aimerait croire qu’un dernier rempart contre ce genre de manipulation des faits – volontaire ou négligente – persiste encore dans le monde académique… Il est donc bien dommage de devoir constater des dérives comme celle-ci. Et quelle inquiétude pour la formation des étudiants par des enseignants aussi peu scrupuleux…

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