Le journaliste du Guardian George Monbiot a publié ce 14 septembre une charge violente contre les éditeurs de journaux scientifiques et cela devrait nous faire plaisir, à nous qui nous battons depuis longtemps pour l’accès ouvert. Cependant, la cible est-elle la bonne ?

Imaginons une agence de voyage très sélect et très réputée qui vous vende une croisière de rêve à 250,000€. Vous n’êtes évidemment pas obligé de vous saigner aux quatre veines pour l’acheter. Vous pouvez trouver d’autres moyens de voyager, surtout si vous prenez l’initiative et si vous vous concoctez un voyage vous-même.

Supposons maintenant que votre carrière dépende d’une commission qui va juger vos mérites en fonction du nombre et du standing des croisières que vous aurez accomplies et qui fera preuve d’une indulgence toute particulière pour celles que vous aurez achetées auprès de la prestigieuse agence en question. Le simple nom de l’agence suffira à convaincre les membres de la commission de la qualité des voyages qu’elle propose. Il y a beaucoup de chances que vous essayiez par tous les moyens d’obtenir les fonds nécessaires pour acheter une croisière chez elle.

Supposons en outre que votre employeur décide que le prestige que vous aurez ainsi obtenu ou renforcé rejaillira sur son entreprise. Il vous offrira la croisière, même si elle est hors de prix.

Alors posons-nous la question: qui est responsable ?

À. L’agence de voyage ultra-chic?

B. Le voyageur, c’est-à-dire vous-même?

C. Les membres du jury qui utilisent ce critère pour vous évaluer ?

Certainement pas A, et c’est là que tout le monde se trompe de cible. En effet, l’agence fait du commerce, pas de la philanthropie, et tant qu’il existe suffisamment de clients pour lui acheter les croisières prestigieuses dont elle détient un quasi-monopole, elle n’a pas la moindre raison de diminuer ses prix.

Cherchant le responsable, on pense donc à B. Mais mettez-vous à la place du voyageur. On lui a quand même toujours bien fait comprendre que de tels voyages lui donneraient une réputation haut-de-game et que le prestige de la croisière rejaillirait sur lui. On ne peut donc lui en vouloir de mettre tout en œuvre pour essayer d’obtenir cette croisière, elle qui lui assurera un avenir radieux à son retour.

Il ne reste que C. Il est tout-à-fait évident que c’est lui qui est responsable et que c’est sa mentalité à lui qu’il faut changer. C’est sa réflexion qui doit être débarrassée du préjugé qui consiste à opérer un transfert du prestige de la croisière vers le voyageur. Si les mérites de la croisière sont indéniables (on l’espère, à ce prix!), les reporter sur celui qui peut se l’offrir est abusif. C’est lui qui doit impérativement apprendre à ne pas considérer comme intrinsèquement meilleur celui qui revient de cette croisière par rapport à celui qui est allé faire du pédalo sur les étangs de son voisinage.

La transposition au monde de l’édition scientifique est assez claire, même si la comparaison comporte des failles. Toute la problématique de la liberté d’accès aux résultats de la recherche publique réside dans un changement fondamental et radical de l’évaluation de la recherche et des chercheurs, sans quoi rien ne va bouger. Transposés au domaine de la recherche et de son évaluation, les membres de notre jury sont, en fait, de nombreux acteurs et des plus divers: la hiérarchie académique, les décideurs des fonds de recherche, les comités de thèse, bref, toutes les personnes chargées d’une procédure quelconque d’évaluation.

Le souci suivant est alors: l’influence du prestige sur le jugement est une telle constante dans l’espèce humaine, tellement ancrée dans nos gènes, que penser pouvoir l’éradiquer de nos raisonnements semble une tâche insurmontable. Rien n’empêche d’essayer, cependant…