Le lait répandu…

Ça sentait un peu la cour de récréation. « C’est lui qui a commencé, M’sieu! » etc. Ce qui cadre plutôt mal avec le niveau attendu et la sérénité espérée de la fonction rectorale.

En 2014, je m’étais astreint à un devoir de réserve qui me semblait s’imposer à un recteur sortant et non rééligible, mais toujours en fonction. Aujourd’hui, je suis dégagé de cette contrainte et abondamment sollicité, mais je ne prendrai néanmoins aucune position à propos des candidats. 

En effet, il m’importe peu de passer en revue les événements, les paroles non-tenues, les désertions, les coups de Jarnac, les procès d’intention, les accusations tapageuses et les noms d’oiseaux. A quoi cela servirait-il ? 

Tout le monde est convaincu d’avoir raison et cependant tout le monde a tort. 

Car, quelle que soit la vérité – si seulement elle existe et si elle est univoque – on est descendu se disputer dans les sous-sols et on y a apporté un éclairage médiatique terriblement cru, qui a donné à voir le linge sale bien en dehors des murs de la Maison. Et là, qui qu’on soit, on a tort.

Même si ce ne sont pas toujours les protagonistes eux-mêmes qui ont donné à la campagne cette visibilité externe, même si ce sont certains de leurs fans, c’est sur eux qu’est retombée l’opprobre, ternissant la fonction en la privant de sa séculaire dignité.

Quoi qu’il arrive maintenant, rien ne sera plus comme avant. Une énorme reconstruction s’avérera indispensable et absorbera une bonne part de l’énergie que le prochain recteur, l’actuel ou son successeur, va pouvoir consacrer à cette fonction ô combien absorbante et exigeante par ailleurs. Et de surcroît, sans parler de schisme car il ne faut rien exagérer, la confiance est fortement ébranlée.

Tout en évitant de se pencher sur qui a fait quoi, pourquoi, quand et comment, sur qui est légitime et qui ne l’est pas, sur ce que veut dire être responsable des actions de ses subordonnés ainsi que beaucoup d’autres questions, essentiellement de personnes, voire d’égos, on peut aussi s’interroger sur les effets du changement de système électoral qui, personnellement, me semble responsable, au moins en partie, de la chienlit actuelle.

À part les gens, la faute à quoi ?

Personne n’est satisfait de cette élection en cours: aucun des candidats, aucun électeur, aucun observateur extérieur, sauf peut-être quelques détracteurs de l’Université et/ou même de Liège. Pour beaucoup de témoins, internes ou externes, le nouveau système électoral se rapprocherait trop d’un mécanisme politique sans avoir en soutien la structuration en partis ni des élections primaires au sein de ceux-ci. Cela expliquerait les dérives qui seraient, dit-on, dans l’air du temps. En effet, l’ULiège n’est pas la seule université à rencontrer une grosse difficulté électorale…

Il est difficile de réexaminer le mécanisme électoral et de le critiquer sans passer pour un nostalgique de l’ancien régime, celui de l’élection « entre soi », c’est à dire dans un contexte où seul le corps académique avait le droit de vote, où il n’y avait ni candidats, ni campagne électorale, ni programmes, ni bureaux de vote, ni isoloirs, où l’élection se déroulait dans une salle feutrée, isolée de l’extérieur, au finish (donc pouvant parfois durer plusieurs jours), en conclave, disait-on, et où la victoire exigeait une majorité des deux tiers… Loin de moi l’envie de revenir à ce mode électoral-là, son côté papal incontestable le rendait profondément désuet, même si on peut objectivement y détecter encore aujourd’hui, surtout au vu des événements, plusieurs avantages, et peut-être un certain charme…

L’obsolescence de la procédure électorale

Deux aspects de cette procédure l’amenaient inexorablement à sa disparition: 

  • d’une part, le risque de l’impréparation au plus haut niveau, donc d’une mise en œuvre difficile, voire de la surprise d’une incompétence non-détectée, toujours possible lorsqu’émergeait quelqu’un de méconnu, même si la chance a voulu que ce danger ne se soit jamais concrétisé; 
  • et d’autre part, son caractère outrageusement peu démocratique.

Le premier écueil a été fortement atténué à partir de l’élection de 1997, qui fut la première à voir réellement se développer une campagne préalable et des candidats déclarés, bien que se déclarer candidat fût encore perçu à l’époque par beaucoup de professeurs conservateurs comme une outrance décadente, (ne parlons même pas de « faire campagne »!). Toutefois, le changement – qui ne provenait pas d’une modification décrétale mais d’une initiative de candidats – fut bien accepté par une large majorité d’académiques à l’époque car il survenait à un moment où l’autonomie des universités se voyait renforcée de plus en plus, ce qui semble être un progrès, mais qui l’est moins lorsqu’on réalise que recevoir l’autonomie sans les finances suffisantes est une préoccupation permanente qui pèse lourdement sur la charge de recteur. Il était donc impératif de connaître les projets relativement précis du futur dirigeant ainsi que ses capacités de piloter l’Institution. Ce fut, il y a un peu plus de 20 ans, le début de l’ère des programmes électoraux.

Le second écueil commençait, dans les années 2010, à devenir franchement anachronique. D’autant plus que le recteur, à Liège, est également président du Conseil d’administration de l’Université et que ce seul fait lui donne une autorité considérable sur l’ensemble du personnel et donc une pleine responsabilité vis-à-vis de celui-ci au grand complet. Il est donc normal d’élargir l’électorat à toutes les personnes concernées. On peut évidemment discuter à perte de vue sur la pondération des votes qui n’accorde que fort peu de poids aux membres non-académiques permanents et accorde une influence certes réduite mais relativement forte aux étudiants, comme le premier tour de l’élection de 2017 l’a clairement montré puisque, sans la participation estudiantine – ou si elle avait été dosée plus légèrement -, la configuration du deuxième tour en eût été tout-à-fait différente. Mais sans revenir sur cette répartition des poids de vote, où peut-on trouver la cause de la difficulté actuelle dans laquelle ce processus électoral s’est embourbé ?

« Personne », une ruse odysséenne ?

Certains reprochent à la procédure mise en place en 2014 l’option de vote « à personne », allant jusqu’à suggérer son caractère incivique… C’est évidemment méconnaître la raison fondamentale de cette option, probablement la plus judicieuse de la réforme, selon moi, et je reconnais avoir, au moment où se préparait cette « démocratisation de l’élection rectorale » avec laquelle j’avais plusieurs points de désaccord, vigoureusement insisté pour qu’elle fasse partie du processus électoral. En effet, la réforme faisait disparaître une porte de sortie précieuse de l’ancien système: la possibilité de sortir d’un blocage entre deux « aspirants » (on ne disait pas candidats puisqu’il n’y avait pas de candidature officielle) en reportant ses voix sur une troisième personne, tout professeur ordinaire étant éligible si son âge le permettait. Dans l’ère moderne de l’histoire du rectorat, c’est à dire depuis 1953, un tel événement s’est produit deux fois (sur 6 recteurs élus en 60 ans entre 1953 et 2013) et a fait sortir des urnes deux personnalités inattendues, Marcel Dubuisson et Arthur Bodson, qui occuperont respectivement la fonction pendant 18 ans (1953-1971) et 12 ans (1985-1997).

Cette porte de sortie salutaire permettait intelligemment d’éviter le clivage profond qui pourrait survenir dans l’Institution après une élection aussi rude, en sortant des urnes, après de très nombreux tours de scrutin, un nom moins connu mais capable de créer le consensus avec, bien évidemment, les risques de plongée dans l’inconnu que cela comportait. Dans ces deux cas, la pacification fut immédiate.

Mais la porte de sortie n’existe plus aujourd’hui. L’élection ne pouvant plus se dérouler en vase clos en raison du nombre considérable de votants (environ 28.000), elle se déroule exclusivement, du côté candidats, entre ceux qui ont volontairement fait acte de candidature et elle implique une campagne officielle, solidement cadenassée par un cortège de règles strictes quant à l’expression des candidats, leur accès aux moyens internes de communication, les débats réglementés et chronométrés et tout ce qui fait plutôt l’essentiel d’une élection politique que celui du choix d’un chef d’institution universitaire.

La possibilité de voter « à personne » prend alors tout son sens et atténue quelque peu les travers du système. En effet, il est indispensable que l’électeur puisse exprimer son désaccord avec les différents candidats qui se sont proposés de leur propre chef, sans même devoir être présentés par un certain nombre de signatures préalables en leur faveur, et par là-même, encourager l’alternative puisqu’il ne dispose plus de l’option qui consiste à suggérer un autre nom.

En ouvrant à nouveau totalement les candidatures après un échec rencontré par les deux candidats sélectionnés pour le deuxième tour de scrutin, on autorise ce rafraîchissement qui permet alors d’éventuellement sortir du blocage plutôt que de se diriger vers un départage entre deux candidats aboutissant à l’élection d’un recteur basée sur un pourcentage trop réduit de voix. 

Il va de soi que, si on repart vers un troisième tour avec exactement les mêmes candidats qu’au premier, tout ceci n’a plus de sens. C’est à ce moment que l’intérêt suprême de l’Institution devrait primer sur les amour-propres malmenés…

L’étrange quatrième tour

Cependant cette échappatoire ne vaut que pour les trois premiers tours. Le quatrième a été conçu pour en finir: s’il a lieu, il donnera la victoire à celui des deux candidats qui obtiendra le plus de voix. C’est du moins ce qu’on dit.

Confronté en outre avec la difficulté de programmer judicieusement deux tours de scrutin en isoloirs en ce moment de l’année où les sessions d’examens rivalisent avec les vacances, le Conseil d’administration devra se montrer rapidement très précis sur la procédure de l’éventuel quatrième tour. En effet, les textes ne sont pas clairs sur le rôle de « à personne » à ce moment. Deux possibilités existent et il faudra choisir: soit la règle est la même qu’au second tour, soit on oublie le fameux « à personne ».

Dans le premier cas, si « à personne » fait encore barrage, ou s’il ‘gagne’, c’est-à-dire arrive devant les deux candidats (il pourrait même remporter plus de 50% !), on ne sortira pas de l’impasse, contrairement à ce qui est annoncé, et tout sera à recommencer. Une donne complètement nouvelle sera alors indispensable.
Dans le second cas, en négligeant le message des électeurs que traduit le vote « à personne », on sortira certes de l’impasse mais on élira un recteur sur base d’un nombre très faible d’électeurs. Dans ce cas, il serait à tout le moins indispensable de fixer un quorum de votants à atteindre…

On le voit, l’Université s’approche de plus en plus d’une difficulté qui, même si elle pouvait paraître peu probable au départ, s’avère de plus en plus réaliste à présent. Espérons que le Conseil évitera la précipitation, qu’il se donnera le temps d’une réflexion approfondie et que la solution sera telle qu’on ne s’aventurera pas vers quatre années durant lesquelles la légitimité rectorale puisse être concrètement ou même implicitement remise en cause. Il en va du prestige de l’Institution.