Que penser de l’EPA, l’encadrement pédagogique alternatif, nouveauté adoptée par le Gouvernement de la Communauté française de Belgique dans une certaine précipitation afin de ne pas laisser persister le malaise de ce qu’on a bien dû appeler les « cours de rien » dans l’enseignement primaire et secondaire, ceux auxquels devraient désormais s’inscrire les élèves qui ne souhaitaient suivre ni religion ni morale laïque ?

Bref historique (pour ceux qui auraient, à raison, du mal à comprendre divers aspects de ce qu’il faut bien appeler le surréalisme belge).

Depuis le « Pacte Scolaire » de 1958, les élèves de l’enseignement public ont en Belgique l’obligation de choisir entre un cours de religion et un cours de « morale non confessionnelle ». Toutefois, sollicitée par un parent qui considérait que ce choix dévoile les convictions philosophiques de la famille de l’élève relevant exclusivement du domaine privé et devant pouvoir rester confidentielles, la Cour constitutionnelle a estimé le 12 mars dernier que les élèves dont les parents le souhaitent doivent pouvoir être dispensés du cours de morale ou de religion, sans motivation explicite. Que faire de ces élèves ? Comment les occuper durant les cours de religion/morale suivis par leurs condisciples ? Au départ, on sembla considérer qu’il s’agissait d’un non-problème, ceux qui choisiraient cette option devant être extrêmement minoritaires. Une enquête organisée par le ministère compétent démontra le contraire: d’après enseignons.be [ http://www.enseignons.be/2015/05/09/religionmorale-milquet-enterre-le-cours-de-rien/ ], « selon les régions – et les filières d’enseignement – certaines classes verraient 30 à 50 % de leurs élèves faire l’impasse sur les cours de religion et morale ». Cela devenait un vrai problème. L’option choisie rapidement et proposée comme avant-projet de décret (donc encore discutable) fut de créer le fameux EPA.

Un peu de vocabulaire

Je ne suis pas suspect de ne pas aimer les sigles, mais je dois admettre que je n’aime pas celui ci. Je préfère ceux qui forment un mot dont la signification est en relation avec l’objet. C’est pourquoi je suis assez fier de ceux dont je suis auteur ou co-auteur (GIGA, ORBi, RADIUS, VERDIR…). Mais ce n’est vraiment pas le cas ici. Tout au plus, il rappelle une sinistre molécule dopante, l’EPO…
Par ailleurs, il ne veut strictement rien dire. Si on admet la transposition néologique du qualificatif anglais « alternative » en français (où alternatif veut dire « qui change régulièrement de sens », comme la circulation routière alternative réglée par des feux de signalisation, ou le courant électrique alternatif) et si on lui donne un sens nouveau: « qui fait l’objet d’un choix différent », on ne définit toutefois rien. Encadrement pédagogique alternatif pourrait s’appliquer à de très nombreuses options d’enseignement à des moments très divers de la formation. En clair, ça ne vaut pas mieux que « enseignement rénové » ou beaucoup d’autres inventions top-down dont nos ministères sont friands. Si cette formule devait être un tant soit peu définitive, elle devrait impérativement revoir son appellation.

Un contenu réchauffé

Si je ne peux que me réjouir de la solution proposée (faute d’aimer son sigle !), je suis interpellé par la similitude parfaite de cet EPA et des cours actuels de morale. Pour le pas dire l’identité absolue. Car en effet, le cadre (on ne parle pas ici de programme précis) proposé est identique à celui des cours de morale non confessionnelle. Et on me dit que pour la plupart, hormis le fait qu’ils reposent sur la parole de l’Evangile, les cours de religion catholique se fondent sur les mêmes sujets avec les mêmes méthodes.
De quoi s’agit-il ? D’éducation à la citoyenneté, au « vivre ensemble », à la tolérance, à la démocratie, bref, à tout ce qui concourt à un idéal de justice, de paix et d’harmonie dans le fonctionnement de notre vie en société, avec ses règles, ses droits et ses contraintes qu’il est essentiel d’assimiler et le plus tôt possible. Quoi de plus logique que d’aspirer à ce que chaque enfant reçoive une formation tout au long de ses études en ces matières dont il n’est pas nécessaire, aujourd’hui de rappeler l’importance.
En outre, l’approche méthodologique suggérée (lectures, filmes, travaux personnels, débats collectifs) est exactement celle qui est bel et bien en usage dans les cours actuels.

Pourquoi réinventer la roue ?

Essentiellement pour répondre à une anomalie historique bien belge: l’éducation confessionnelle étendue à l’Enseignement public.
Certes, c’est le fruit d’une pacification négociée de ce qu’on en était venu à appeler la « guerre scolaire » de funeste mémoire, qui opposait farouchement les tenants et les opposants de l’enseignement de la religion (catholique essentiellement, à l’époque) dans l’Ecole publique. Étrange, vu d’outre-Quiévrain, bien évidemment, mais bien belge car chez nous, point de loi de séparation des églises et de l’Etat.
On s’en tira en créant deux options obligatoires: religion ou morale non-confessionnelle. Un progrès par rapport à l’aberration précédente que j’ai personnellement bien connue: les élèves qui ne souhaitaient pas suivre (ou dont les parents ne souhaitaient pas qu’ils suivent) le cours de religion devaient attendre patiemment dans le couloir entre les portemanteaux que l’heure s’écoule… (Inutile de dire qu’il ne me fallut pas longtemps avant de demander à mes parents l’autorisation d’assister en élève libre au cours de religion !)
Cependant aujourd’hui, les enfants de ma génération sont devenus grand-parents et les causalités historiques s’estompent. La « trouvaille » de la dualité qui résolvait l’épineux problème de l’époque a bien vieilli et montre à présent ses faiblesses, en particulier avec la nécessité croissante de répondre à une demande d’enseignement confessionnel d’autres religions et en particulier l’essor dans notre pays de la religion musulmane. Alors que de nombreux citoyens n’étaient pas choqués par l’immiscion de la religion catholique (et seulement très minoritairement, protestante, juive et musulmane) dans l’Enseignement public, le bouleversement des proportions auquel on assiste aujourd’hui éveille les consciences.
L’Enseignement public doit-il accueillir et financer les formations religieuses…? Ne doit-il pas simplement se concentrer sur la formation citoyenne ? En d’autres termes, le fameux EPA ne suffirait-il pas, et tout compte fait, ne serait-ce d’ailleurs pas mieux ainsi ?

La Symbionomie

Si l’EPA devient la norme, peu de changements sont en vue et le problème d’une troisième option, largement décriée par certains en ceci qu’elle crée plus de problèmes (logistiques, organisationnels, professionnels et de formation des enseignants) qu’elle n’en résout vraiment, devient obsolète dès lors qu’il remplacerait tout ce qui existe aujourd’hui.
Il faut juste lui trouver un nom plus signifiant, correspondant très exactement à la réalité qu’il recouvre et dépourvu de toute connotation partisane.

Comme on l’a fait pendant des siècles, on pourrait utiliser un néologisme à racine grecque parfaitement adapté : la Symbionomie, l’apprentissage à vivre ensemble. Il me semble que ceci recouvre et résume l’ensemble des préoccupations décrites dans la proposition de l’EPA.
Je sais, c’est un peu rébarbatif de prime abord. Mais personne ne trouve indigeste le terme d’astronomie ou d’aéronomie (et encore moins de gastronomie, cela va de soi !). Quant à la symbiose, presque tout le monde comprend aisément de quoi il s’agit.

A dire vrai, le terme a été composé précédemment par Joël de Rosnay [ http://www.electropublication.net/rosnay.html ] pour définir une science, celle de la co-évolution des systèmes, des organismes et des sociétés d’êtres vivants. Mais de même qu’Ecolo s’est en quelque sorte approprié la science écologie, l’extension de celle qui étudie les relations entre organismes vivant ensemble et en interdépendance aux formations de « vivre ensemble en société » dans notre enseignement primaire et secondaire public paraît acceptable.

Et au lieu d’être tenté d’imaginer de faire coexister de façon absurde trois formations visant aux mêmes objectifs, rassemblons les donc toutes en une seule, la Symbionomie.
Il restera à définir qui pourra assurer ces enseignements. Encore une fois, pas grand chose à changer puisque la matière et la pédagogie recommandées sont les mêmes qu’actuellement. A terme, c’est évidemment le master en philosophie qui prépare le plus adéquatement à ce métier.

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