Honneurs montréalais

Le Recteur de l’Université du Québec à Montréal m’a remis hier les insignes de Docteur honoris causa devant un parterre très distingué. Le motif était: « L’UQÀM décernera, lors de la soirée inaugurale du 5 octobre, un doctorat honoris causa à Bernard Rentier, recteur honoraire de l’Université de Liège, en Belgique. Par ce geste, l’Université veut souligner les réalisations remarquables de M. Rentier dans le champ de la virologie et de l’immunologie, mais aussi reconnaître le caractère exceptionnel de sa contribution au libre accès à l’information scientifique à l’Université de Liège, et la promotion des valeurs de l’Open Access en Europe et à l’échelle internationale. »  (voir aussi l’actu de l’UQÀM)

Voici mon discours de remerciement:

« Messieurs les Premiers-Ministres, Madame la Ministre, Messieurs les Maires, Mesdames et Messieurs les Présidents et Délégués, Messieurs les Recteurs, chers Collègues, Mesdames, Messieurs,

La distinction qui m’est conférée aujourd’hui m’honore au plus haut point. Et ceci pour trois raisons.

Tout d’abord parce qu’elle constitue l’hommage suprême que peut accorder une université partout dans le monde et que la considération qu’on a pour celui ou celle qui la reçoit est universelle. J’en ai attribué près d’une centaine tout au long de mes neuf années de rectorat et je suis à présent, en quelque sorte, dans le rôle de l’arroseur arrosé !

Elle m’honore ensuite parce qu’elle m’est attribuée par une Université prestigieuse dont la réputation n’est plus à acquérir en de nombreuses matières et particulièrement à propos d’accès ouvert aux publications scientifiques, le domaine qui, précisément, me vaut à présent d’être parmi vous. Cet honneur, je tiens à le partager avec quelques personnes. J’aimerais mentionner ici Simone Jérome, ancienne directrice de la bibliothèque des Sciences de mon Université, retraitée déjà depuis de longues années. Elle fut la première à prononcer les mots « Open Access » devant moi et m’en a fait comprendre toute la signification. Elle m’a aussi convaincu que cette démarche ne pourrait réussir localement sans la totale implication du premier personnage de l’Université. J’aimerais également associer à cet hommage Paul Thirion, Bibliothécaire en chef de l’ULg, sans qui rien de ce que j’ai pu faire dans ce domaine, localement mais aussi internationalement, n’eût été possible. Il a été mon bras armé et mon perpétuel conseiller. Mon successeur, le recteur Albert Corhay, qui est présent ici également, bien qu’en pleine première semaine de Rectorat, et je m’en réjouis, a eu la délicate attention de permettre à Paul d’être avec nous et je l’en remercie chaleureusement. Je ne puis oublier une personne qui m’a si bien escorté et encadré dans l’ampleur internationale de mon action, Alma Swan, qui ne peut être avec nous mais qui m’a envoyé ses sincères félicitations lorsque l’annonce de cette journée a été rendue publique.

Cette distinction m’honore enfin parce qu’elle récompense, bien au-delà de moi-même, tous ceux qui se sont engagés dans le combat pour l’Accès Libre, et il s’agit d’un authentique combat. Plusieurs d’entre eux sont, d’une certaine manière, mes mentors, comme Stevan (Etienne) Harnad et Jean-Claude Guédon, qui me font l’amitié d’être présents.

En fait, plus qu’une idée, plus qu’un concept, l’Accès Libre, c’est une cause. Une cause majeure, avec tous les attributs d’une révolution. Comme vous le savez tous, nous vivons aujourd’hui une révolution technologique, celle de l’Internet, et les révolutions technologiques ont toujours apporté des avantages à certains, souvent les plus nombreux, en réservant à d’autres de solides inconvénients, généralement financiers, tels que l’effondrement de leurs revenus, voire même la disparition de leur métier. La voie de l’Histoire va toujours vers l’intérêt du plus grand nombre, tôt ou tard, du moins dans la plupart des cas. Elle suscite une résistance plus ou moins forte, plus ou moins efficace et plus ou moins durable de la part de ceux qui ne peuvent que pâtir du changement. Tout dépend de la détermination des deux camps et de leur puissance relative au cours du temps. La force est toujours du côté de l’argent, au départ, mais la raison finit généralement par l’emporter, surtout si elle est consciemment partagée par les bénéficiaires objectifs.

Dans le cas de la révolution de l’Accès Libre, la morale se situe clairement du côté des chercheurs. Elle s’oppose aux grands patrons d’entreprises d’édition qui, en bons gestionnaires, sont plus intéressés par la fructification du capital de leurs actionnaires que par l’avancement du savoir qui devrait pourtant être au cœur de leur métier d’éditeur. Toutefois, et paradoxalement, il faut bien reconnaître que la détermination des éditeurs est souvent plus grande que celle de la majorité des chercheurs… Car en effet, le chercheur est rarement conscient du bras de fer financier que les éditeurs font subir aux universités. Il se laisse plutôt bercer par la douce musique des facteurs d’impact et autres aberrations pseudo-scientifiques d’une certaine forme de scientométrie, paresseuse et expéditive, qui constitue, il faut le dire, la honte de notre système d’évaluation, dans beaucoup de cas. Sans une réforme profonde des bases et des méthodes de l’évaluation, qui restituent à celle-ci sa rigueur scientifique et son honnêteté foncière, j’ai les plus grandes craintes quant à l’évolution de la recherche scientifique mondiale.

La cause est essentielle, non pas tant qu’elle permettrait de soulager les universités du déraisonnable fardeau financier qui leur est imposé par des entreprises multinationales en position de monopole, mais en ceci qu’elle rendra à la recherche des moyens qui lui sont confisqués outrageusement et parce qu’elle offrira aux chercheurs, dont les institutions n’ont pas les moyens de se procurer la littérature indispensable à leur recherche, un accès libre à celle-ci. Ce qui est financé par les deniers publics doit être publiquement accessible et sans entrave. C’est le principe qui sous-tend toute notre action.

On pourrait penser que ce principe s’applique au sein d’une nation et que chaque nation se borne à favoriser le « chacun pour soi ». « Les recherches publiques anglaises doivent profiter à l’économie de l’Angleterre », ai-je lu en son temps. Et on pourrait dire cela de n’importe quel pays développé. Heureusement, il n’en est rien: la tradition de la recherche fondamentale et désintéressée est que la Science est globale et qu’elle se partage avec la planète tout entière.

Mais là où cette action prend une vraie dimension planétaire, c’est dans le partage généreux et non pas le partage payant. La diffusion la plus large possible du savoir et, en particulier, l’accessibilité des fruits de la Recherche, sont les meilleurs garants de la formation des peuples, de la lutte contre les dogmes et les préjugés, de la disparition des croyances empiriques, de la prévention de tous les fanatismes dont notre Terre est percluse aujourd’hui. C’est pourquoi je crois fermement que ce que j’appellerais volontiers le « Mouvement de Libération de l’Accès aux Publications de Recherche » est un vrai combat et que son enjeu se situe parmi les plus importants au monde: il permettra à tous les peuples de sortir de l’obscurantisme qui ne génère qu’injustice et haine, terreur et malheurs.

Aussi, Mesdames et Messieurs, je me plais à croire fermement que ce doctorat dont vous m’honorez en ce jour constitue un soutien public à la cause de l’Accès Libre et, par conséquent, une perspective de libération de pensée et d’expression pour les citoyens du monde entier.

Je vous en remercie infiniment. »

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(Photo P. Thirion)

Un commentaire sur “Honneurs montréalais

  1. Simone Jérôme

    Monsieur Rentier,

    Il me faut bien vous appeler ainsi puisque vous venez, après neuf ans à la tête de notre Université, de passer le témoin.

    Je viens de prendre connaissance de votre discours montréalais lors de la remise des insignes honoris causa de l’UQAM. Je vous remercie de m’avoir associée indirectement à l’honneur qui vous a été fait.

    Le titre du dernier numéro du magazine Manière de voir du Monde diplomatique s’intitule ‘Penser est un sport de combat’. Ce sport, je l’ai pratiqué et si, comme vous le dites, l’heure de la retraite a sonné pour moi depuis longtemps, je m’entraîne encore régulièrement. A mon tour de vous remercier. Comme l’obscur entraîneur voit avec émotion, celui qu’il a modestement formé, accéder à un titre mondial, je ne puis que me réjouir de la façon dont vous avez avec ténacité et conviction fait triompher l’idée d’une recherche scientifique universelle, accessible à tout chercheur, libre de toute emprise à des fins purement marchandes. Je ne doute pas que, libéré de la charge énorme de la conduite d’une université, vous trouviez le temps de vous engager plus encore dans la défense de cet idéal. Vous pouvez pour cela compter sur des appuis fidèles, dans l’institution et en dehors. A ceux que vous avez cité, je voudrais ajouter le nom d’Hervé Le Crosnier, qui est celui qui a poussé le plus loin la réflexion sur les ‘biens communs’. L’ouvrage sur les Libres savoirs : les biens communs de la connaissance qu’il avait publié en 2011 comme éditeur indépendant était une remarquable analyse de tous les domaines du savoir où le libéralisme battait en brèche la notion de l’universalité de la connaissance. L’édition scientifique n’est pas la seule a être investie, la biologie, qui est votre discipline première, l’est aussi.

    Vous parlez dans votre discours des méthodes pseudo-scientifiques d’évaluation des chercheurs. Sachez que Régis Debray partage votre avis quand il dit ‘…Et surtout pas parler mission, qualité, intérêt. Un chercheur en sciences sociales se voit accorder son satisfecit d’après le nombre d’articles qu’il a publiés dans des revues anglo-saxonnes…’ (Le Monde diplomatique, octobre 2014, p.21).

    Un tout dernier mot de remerciement pour terminer. Je le dois à Monsieur le pro-recteur Bodson, le premier qui, lors d’un choc frontal qui m’avait opposé à l’éditeur prédateur Gordon & Breach heureusement aujourd’hui disparu, fut le premier et le seul parmi les autorités de l’époque à m’apporter son soutien. Oui, c’est bien dans un combat que vous vous êtes engagé.

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